Skip to main content

Full text of "Les origines de la question du Tong-kin"

See other formats


Google 



This is a digital copy ofa book thaï was preservcd l'or gênerai ions on library sIil'Ivl-s before il was carcl'ully scaiincd by Google as part ol'a projet:! 

io make ihc workl's books discovcrable online. 

Il lias survived long enough l'or the copyright lo expire and the book to enter the public domain. A publie domain book is one thaï was never subjeet 

to copyright or whose légal copyright terni lias expired. Whether a book is in the public domain may vary country tocountry. Public domain books 

are our gateways to the past. representing a wealth ol'history. culture and knowledge that's ol'ten dil'licult to discover. 

Marks, notations and other marginalia présent in the original volume will appear in this lile - a reminder of this book's long journey from ihc 

publisher lo a library and linally to you. 

Usage guidelines 

Google is proud to partner with libraries lo digili/e public domain malerials and make ihem widely accessible. Public domain books belong lo ihc 
public and wc are merely iheir cuslodians. Neverlheless. this work is ex pensive, so in order lo keep providing this resource, we hâve laken sleps lo 
prevent abuse by commercial parties, iiicludiug placmg Icchnical restrictions on aulomaled t|uerying. 
We alsoask that you: 

+ Make non -commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals. and we request lhai you use thesc files for 
pcrsonal, non-commercial purposes. 

+ Refrain from mttoinated querying Donot send aulomaled t|ueries ol'any sortit) GtK)gle's System: II' you are conducling research on machine 
translation, optical character récognition or olher areas where access to a large amounl of lext is helpl'ul. please contact us. We encourage the 
use of public domain malerials l'or ihese purposes and may bc able lo help. 

+ Maintain attribution The Google "walermark" you see on each lile is essential for informing people about this projecl and hclping them lind 
additional malerials ihrough Google Book Search. Please do not remove it. 

+ Keep it légal Whatever your use, remember thaï you are responsible for ensuring lhat whal you are doing is légal. Do not assume that just 
becausc we believe a btx>k is in the public domain for users in ihc United Siatcs. lhat ihc work is also in the public domain for users in other 

counlries. Whelher a book is slill in copyright varies from counlry lo counlry. and we can'l offer guidanec on whelher any spécifie use of 
any spécifie btx>k is allowed. Please do nol assume lhal a btx>k's appearance in Google Book Search mcans il can bc used in any manner 
anywhere in the world. Copyrighl iiifriiigemenl liabilily can bc quite severe. 

About Google Book Search 

Google 's mission is lo organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps readers 
discover ihe world's books while liclpnig au il mis and publishers rcach new audiences. You eau search through the l'ull lexl ol'lhis book ou the web 
ai |http : //books . qooqle . com/| 



Google 



A propos de ce livre 

Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec 

précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en 

ligne. 

Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression 

"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à 

expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont 

autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine cl sont 

trop souvent difficilement accessibles au public. 

Les notes de bas de page cl autres annotations en marge du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir 

du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains. 

Consignes d'utilisation 

Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages appartenant au domaine public cl de les rendre 
ainsi accessibles à tous. Ces livres soni en effet la propriété de tous et de toutes cl nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine. 
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les 

dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des 
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées. 
Nous vous demandons également de: 

+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Cioogle Recherche de Livres à l'usage des particuliers. 
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des lins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un 
quelconque but commercial. 

+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyé/ aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez 
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer 
d'importantes quantités de texte, n'hésite/ pas à nous contacter. Nous encourageons (tour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des 
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile. 

+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable (tour informer les internautes de notre projet 
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en 
aucun cas. 

+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous compte/ faire des fichiers, n'oublie/ pas qu'il est de votre responsabilité de 
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduise/ pas pour autant qu'il en va de même dans 
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier 
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google 
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous 
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère. 

À propos du service Google Recherche de Livres 

En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le franoais. Google souhaite 
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet 
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs cl les cdilcurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer 
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l' adresse f-'- '.. ■" : / / .:y:, ■:,:.:: . :■■:,■:, r-._^ . --:.;-| 



LES ORIGINES 



QUESTION DU TONG-KIN 



JEAN DUPUIS 



AïKisriN OHALLAMEIi, Éditeur 

17, RBB'JACSa, 17 



LES ORIGINES 



DE LA 



QUESTION DU TONGKIN 



WWVWWM/V^/NA^/WWWWWVVWVWVNAAA/VVU^/ 



TYPOGRAPHIE FLRJ1IN-DID0T ET C te . — MBfiKIL (JEJJBE), 



. ■. iï 



I Vil'-"' f ■■'■ l l 

LES ORIGINES 



DE LÀ 



QUESTION DU TONG-KIN 



PAR 



JEAN DUPUIS 

EXPLORATEUR DU FLEUVE BOUGE 



PARIS 
Augustin CHALLAMEL, Éditeur 

LIBRAIRIE MARITIME ET COLONIALE 
17, RUE JACOB, 17 

1896 



o 

^ 



ù 



PRÉFACE 



Voici près d'un quart de siècle que 
l'intervention française a remplacé au 
Tong-kïn mon initiative privée, et l'on 
pourrait croire que désormais le public 
n'a plus rien à apprendre sur les mul- 
tiples événements dont ce pays a été le 
théâtre. 

En dehors de mon journal de voyage 
et des mémoires que j'ai adressés au 
parlement et à la presse, en dehors des 
discussions parlementaires elles-mêmes 
qui ont eu un grand retentissement, beau- 
coup d'ouvrages ont été publiés sur cette 
question. Ces travaux furent d'autant 



vin PRÉFACE. 

plus nombreux qu'instinctivement la mé- 
tropole, malgré les incertitudes du mo- 
ment et les obscurités accumulées comme 
à plaisir par la lutte des partis , sentait 
bien qu'il s'agissait là de l'avenir d'une 
de nos plus belles colonies. 

Enfin, au lendemain de notre occupa- 
tion, la presse de l'Extrême-Orient a 
retenti, elle aussi, de l'histoire de la 
conquête du Tong-kïn. 

Mais, malgré cela, on a si peu parlé 
des origines de la colonie, qu'elles sont 
restées dans l'ombre, et si nous entrepre- 
nons aujourd'hui cet ouvrage, c'est dans le 
seul but de les dégager des ténèbres qui 
les environnent. Les anciennes généra- 
tions disparaissent ; celles qui subsistent 
encore ont presque oublié ces commen- 
cements et les jeunes qui leur succèdent 
les ignorent tout à fait. L'heure est donc 
venue de rétablir, sous son véritable 
jour, la genèse de cette question, qui, 



PRÉFACE. ix 

si on ne l'éclairait, risquerait de tomber 
peu à peu dans le domaine de la légende, 
ainsi qu'il est arrivé pour d'autres ques- 
tions, où la fable tient aujourd'hui plus 
de place que la réalité. Tel est le but 
que je poursuivrai dans ce travail, non 
pour satisfaire de vains calculs d'ambi- 
tion personnelle, mais dans le pur in- 
térêt de la vérité. 

On le voit donc, je ne songe nullement 
à refaire ici l'histoire de notre colonie 
dans ces dernières années. Par consé- 
quent, je n'ai pas à me prononcer sur 
la façon dont la conquête a été opérée. 
Je ne rechercherai pas davantage si les 
hommes, qui, depuis, ont présidé à ses 
destinées, sont toujours restés à la hau- 
teur de leur mission. Encore une fois, 
je ne veux maintenant qu'exposer sim- 
plement ce que l'on a omis de raconter. 
Lorsque mon but aura été atteint, peut-être 
aurai-je donné à mes lecteurs la convic- 



a. 



x PRÉFACE. 

tion qu'une intervention pacifique, jointe 
à un peu d'esprit de suite et de ténacité, 
eût suffi pour nous assurer les bénéfices 
de la colonie du Tong-kïn. 

Dans cet ouvrage je n'ai pas voulu 
recourir seulement à mes notes et à mes 
souvenirs personnels ; j'ai tenu à en appe- 
ler aussi à ceux de mon vieil ami Eugène 
Simon. C'est avec lui que j'ai conçu la 
première idée de relier les provinces 
Sud-Ouest du Céleste Empire avec nos 
possessions de l'Indo-Chine ; c'est grâce 
à lui qu'en 1860 je suis resté en Chine, 
alors que je voulais retourner en Europe, 
et lui-même m'aurait accompagné dans 
mon expédition si plusieurs circonstan- 
ces, indépendantes de sa volonté, ne l'en 
avaient empêché. 

Jean Dupuis. 



INTRODUCTION 



I. Je fais connaissance avec Jean Dupuis. à Chang-hai". J'é- 
cris de Chang-hai au ministère de l'Agriculture. — IL Nous 
partons avec l'expédition, anglaise de l'amiral Hope. Sir 
Harry Parkes. Nankin. Arrivée à Han-kéou. — III. 
L'amiral remonte jusqu'au lac Tong-ting, puis retourne 
à Han-kéou et de Han-kéou à Chang-haï. — Séjour à 
Han-kéou. — Notre désir de relier la Cochinchine fran- 
çaise aux provinces du sud-ouest ne fait que s'accroî- 
tre. — Ma lettre au Ministère de l'Agriculture. — Je 
quitte Han-kéou en y laissant J. Dupuis. — IV. Ma lettre 
au ministre de l'Agriculture, datée de Pékin. — V. Mon 
voyage au Se-tchuen. — Je retrouve Jean Dupuis à Han- 
kéou. — Mon retour à Paris. — Je vais à Ning-pô en 
qualité de consul. — Je revois encore Jean Dupuis. — Sa 
position prospère. 



I 



Jean Dupuis, dont la biographie n'est 
plus à faire, — car pour cela d'autres m'ont 
devancé, — est un esprit entreprenant. Fils 
d'agriculteur, agriculteur lui-môme, il se 



xn INTRODUCTION. 

lança bientôt dans le commerce qui ouvrait 
devant lui des horizons plus vastes, offrant 
à ses espérances des moyens plus faciles de 
voyages, s'accordant mieux en un mot avec 
son caractère hardi. 

C'est à Chang-haï que je le rencontrai 
pour la première fois ; je fus assez heureux 
pour le décider à rester en Chine et à m'ac- 
compagner dans la mission qui m'avait été 
confiée par le gouvernement français. 

A ce sujet, j'écrivais au ministre de l'A- 
griculture, à la date de janvier 1861, la let- 
/s^tre suivante : 

Chang-haï, janvier 1861. 

<c Monsieur le Ministre, 



« Il se prépare en ce moment, dans la ma- 
rine anglaise, une expédition qui doit re- 
monter le Yang-tsé-kiang jusqu'à Han- 
kéou, dans le but d'ouvrir le fleuve au 
commerce, et aussi, dit-on, d'étudier la si- 
tuation dans les provinces riveraines. On 
parle encore d'une mission, composée de 



INTRODUCTION. xin 

deux officiers supérieurs de l'armée des Indes 
anglaises, le major Sarel (1) et le capitaine 
Blakiston, dont l'objectif est de traverser le 
Thibet, afin d'ouvrir des débouchés commer- 
ciaux entre la Chine et les Indes anglaises. 

« Han-kéou est, d'après ce qu'écrit le Père 
Hue, une ville de 8.000.000 d'habitants et 
le point de transit de tout le commerce inté- 
rieur. Nos derniers traités autorisent le com- 
merce étranger à s'y établir et, déjà, plu- 
sieurs maisons anglaises ont commandé aux 
Etats-Unis des bateaux à fond plat, capables 
de remonter le Yang-tsé en toute saison, y 

« Comme Han-kéou est au centre du Hou-pé , , 
province extrêmement intéressante au point 
de vue agricole, je compte profiter de l'ex- 
pédition anglaise, où j'espère que l'amiral 
Hope me donnera passage, pour m'y rendre. 
De là, j'aurai soin, Monsieur le Ministre, de 
transmettre à Votre Excellence tous les ren- 
seignements que je pourrai réunir, non seu- 
lement sur l'agriculture, mais aussi sur le 
commerce de cette ville importante. 

(1) Le major Sarel reçut, peu de temps après, sa nomina- 
tion de lieutenant-colonel. 



xiv INTRODUCTION. 

a Un Français que j'ai rencontré, M. J. Du- 
pais, ancien négociant en Egypte et qui a 
suivi l'armée à Tien-tsin, s'étant offert à 
m'accompagner à ses frais, j'ai l'intention 
de me l'adjoindre afin de profiter de ses con- 
naissances spéciales. J'espère obtenir pour 
lui, comme pour moi, un passage sur l'un 
des navires de l'expédition. 

« Il serait bien désirable, pour l'accomplis- 
sement de ma mission, qu'après avoir com- 
plété mes études à Han-kéou, je puisse les 
poursuivre dans le Se-tchuen qui .n'en est 
pas très éloigné et, de là, remonter vers le 
nord et retourner à Chang-haï en passant 

par Pékin 

ce Veuillez agréer, etc 

« G. E. S. » 



II 



En effet, l'amiral Hope, qui commandait 
l'escadre anglaise, accueillit avec empresse- 
ment la demande de passage que je lui 
adressai pour M. Dupuis et pour moi. Je 



INTRODUCTION. xv 

suis heureux de cette occasion qui me per- 
met de signaler ici la courtoisie avec laquelle 
il s'empressa de nous faciliter l'accomplis- 
sement de nos projets. 

Il est encore un nom que la gratitude nous 
fait un devoir de ne pas oublier, c'est celui 
de sir Harry Parkes, l'un des négociateurs 
du traité de Pékin et qui, depuis, fut ministre 
plénipotentiaire. Il était chargé, sous les 
ordres de l'amiral, des négociations pour 
l'ouverture des différents ports. Nous aimons 
à nous rappeler que lorsque, mon ami et 
moi, nous nous sommes trouvés seuls Fran- 
çais à Han-kéou, où nous devions rester 
assez longtemps, sir Harry Parkes nous aida 
avec beaucoup de dévouement à nous ins- 
taller dans cette ville. 

Nous arrivâmes avec l'escadre le 24 fé- 
vrier à Nankin, où il fallut s'arrêter pour 
obtenir du chef des rebelles le libre passage 
des navires. C'est là, pendant notre séjour, 
que quelques-uns d'entre nous , et nous 
étions du nombre, eurent l'occasion de voir 
le fameux missionnaire protestant américain 
Roberts, l'un des principaux auxiliaires de 



xvi INTRODUCTION. 

la rébellion des Taï-pings. Je dois dire qu'il 
nous parut extrêmement grotesque. 

Nous arrivâmes avec l'escadre anglaise 
le 11 mars 1861 à Han-kéou. L'amiral 
Hope, après avoir présenté la mission scien- 
tifique anglaise au vice-roi, nous recom- 
manda d'une manière toute spéciale M. Du- 
puis et moi. 



III 



Le 13, l'amiral remontait avec une canon- 
nière jusqu'au lac Tong-ting, à 150 milles 
au-dessus d'Han-kéou. Il avait avec lui la 
mission hydrographique et il remorquait la 
jonque portant la mission Sarel et Blakis- 
ton, accompagnée d'un mandarin avec une 
escorte donnée par le vice-roi. La mission 
scientifique, devant aller jusqu'à I-tchang, 
profita de l'occasion qui s'offrait à elle pour 
effectuer une bonne partie de sa route et 
quitta l'amiral au lac Tong-ting. 

Celui-ci, de retour à Han-kéou, s'y arrêta 
peu et redescendit presque aussitôt à Chang- 
haï. Il ne restait donc dans la ville que la 



INTRODUCTION. xvn 

canonnière VHavoc, dont le commandant 
remplissait par intérim les fonctions de 
consul, en attendant l'arrivée du titulaire. 

Quant à nous, demeurés aussi à Han- 
kéou, il nous fut impossible de profiter de 
l'installation à terre que sir Harry Parkes 
nous avait procurée avec tant d'obligeance, 
La ville était profondément troublée par les 
rebelles; le peuple la désertait et les cam- 
pagnes elles-mêmes étaient abandonnées. Il 
nous sembla imprudent de vivre isolés, et 
il nous parut plus sûr de louer une jonque 
et d'y résider à l'abri de la canonnière. Nous 
suivions d'ailleurs en cela le conseil du 
commandant de YHavoc. Il restait cepen- 
dant quelques paysans dans les environs, 
et c'est au milieu de ce désordre général 
que nous prîmes nos premiers renseigne- 
ments agronomiques et commerciaux; nous 
pûmes même réunir un assez grand nombre 
d'échantillons que j'envoyai bientôt au mi- 
nistère de l'Agriculture. 

Enfin, peu à peu, les rebelles, chassés 
par les inondations, quittèrent la place, et 
le commerce fut rétabli. 



xviii INTRODUCTION. 

Au milieu de nos occupations respec- 
tives, nous étions sans cesse hantés par une 
idée commune, idée que nous avions eue dès 
les premiers moments qui avaient suivi no- 
tre départ de Chang-hai. Pourquoi, nous de- 
mandions-nous, ne chercherions-nous pas à 
relier la Cochinchine , récemment conquise 
par la France, avec les provinces sud-ouest 
de la Chine ? Les richesses de ces dernières 
nous étaient tous les jours dévoilées par les 
échantillons que nous en recevions, comme 
par le récit de ceux qui les avaient vues et 
qui passaient par Han-kéou. Déjà, l'Angle- 
terre pensait à en tirer quelque avantage; 
mais il ne lui était pas si facile, à elle, d'ou- 
vrir une voie par ses colonies des Indes, qu'à 
nous, d'en trouver une autre par nos pos- 
sessions de l'Indo-Chine. Alors quelles rai- 
sons avions-nous de ne pas essayer ce que 
la Grande-Bretagne tentait elle-même avec 
de moindres chances de succès ? 

Cette question devint pour nous une vé- 
ritable obsession pendant notre séjour au 
milieu du fleuve et, sans jamais faire con- 
naître notre projet, nous cherchions à tirer 



INTRODUCTION. xix 

des missionnaires ou autres voyageurs 
tou3 les renseignements qu'ils pouvaient 
fournir. 

Sur ces entrefaites, nous vîmes revenir 
la mission Sarel et Blakiston, qui, ayant été 
arrêtée par l'insurrection sur les frontières 
du Se-tchuen, fut forcée de retourner sur 
ses pas. Cependant, cet échec de la mission, 
loin de nous décourager, ne fit que nous 
confirmer dans cette idée qu'il était plus 
simple de gagner Saigon qu'un port des 
possessions anglaises de l'Inde. Mais l'heure 
de réaliser ce projet n'était encore venue, 
ni pour Jean Dupuis ni pour moi, qui de- 
vais en obtenir l'autorisation du gouverne- 
ment. 

En attendant, je ne crois pas inutile de 
donner quelques extraits des notes fort dé- 
labrées que je retrouve dans mes papiers de 
cette époque. Voici donc ce que j'envoyai 
en France, vers la fin du mois de juin ou le 
commencement du mois de juillet 1861 : 



xx INTRODUCTION. 



Han-kéou 1861 



« Monsieur le Ministre, 



. . . . « Dans un rapport, que j'ai eu l'hon- 
neur d'adresser à Votre Excellence au mois 
de janvier dernier, je lui annonçais le pro- 
chain départ d'une mission anglaise, chargée 
de traverser le Se-tchuen et d'ouvrir une 
voie, par les Indes, au commerce anglais. 
Le pays étant infesté de rebelles, ceux-ci 
ont arrêté la mission sur les frontières du 
Se-tchuen. Elle a donc été obligée de re- 
tourner sur ses pas, et nous venons de la 
voir passer à Han-kéou. 

« Aujourd'hui, Monsieur le Ministre, j'ai 
l'honneur de proposer à Votre Excellence de 
refaire avec M. Dupuis, au profit de notre 
Cochinchine, la tentative avortée du lieute- 
nant-colonel Sarel et du major Blakiston. 

« En effet, Monsieur le Ministre, ce projet 
n'a pas cessé de nous préoccuper depuis les 
premières heures de notre passage à bord 



INTRODUCTION. xxi 

du Cooper, et nous avons profité de notre 
séjour à Han-kéou pour recueillir un cer- 
tain nombre de renseignements qui ne font 
que nous donner plus d'espoir. D'abord, il 
ne serait pas indispensable de traverser le 
Thibet ni la partie du Se-tchuen occupée 
par les rebelles. Il nous suffirait de gagner, 
par le Kouy-tchéou et le Yûn-nân, un des 
fleuves qui descendent vers la mer. Cepen- 
dant, dans le Yûn-nân , il existe aussi une 
rébellion musulmane mais qui est en bons 
termes avec les catholiques, et, en supposant 
que nous soyons obligés d'avoir des rap- 
ports avec elle, nos missionnaires nous les 
faciliteraient. Ensuite, nous n'aurions pas 
besoin des engins, tels que canots à vapeur 
démontables, que les Anglais ont cru utiles. 
<c Ce nouvel itinéraire demanderait donc 
beaucoup moins de temps et de dépenses ; 
aussi, j'espère, Monsieur le Ministre, que 
les sommes que vous voudrez bien mettre à 
ma disposition, jointes aux ressources per- 
sonnelles de M. Dupuis, suffiront pour cou- 
vrir les frais nécessités par la réalisation de 
ce projet. 



xxn INTRODUCTION. 

a Tout ce qui précède résulte des rensei- 
gnements, dont j'ai l'honneur d'envoyer, ci- 
joint, une copie à Votre Excellence. 

« Mais comme, d'une part, le moment n'est 
pas encore venu d'accomplir ces desseins ; 
que, d'autre part, vu l'état de trouble dans 
lequel se trouve le Se-tchuen, je ne peux 
y aller maintenant, et qu'enfin mes études 
sont presque terminées dans la Chine Cen- 
trale, j'ai l'honneur d'informer Votre Excel- 
lence que je compte quitter bientôt Han- 
kéou pour me rendre à Chang-haï. De là, 
je me dirigerai sur un autre point de l'ex- 
trême-Orient pour y continuer mes recher- 
ches 

« Veuillez agréer, Monsieur le Minis- 
xre... exe... 

« G. E. S. » 



IV 



Ce fut seulement l'année suivante que je 
pus aller dans les provinces du nord, en 
passant par Pékin où je m'arrêtai quelque 
temps. De cette ville, j'écrivis une nouvelle 



► 



INTRODUCTION. xxm 

lettre au Ministre, toujours à propos du pro- 
jet qui nous intéressait tant. La voici, en 
partie : 



Pékin 1862 



« Monsieur le Ministre, 



« . . . . Dans plusieurs de mes rapports, 
j'ai eu l'honneur de parler à Votre Excellence 
de l'immense commerce dont les provinces 
occidentales de la Chine sont le foyer, des 
produits de toutes natures qu'elles livrent 
chaque année à la consommation, de la 
quantité considérable de soie de chêne et de 
mûrier que l'on y recueille.., etc., et, d'ail- 
leurs, Votre Excellence sait que la province 
du Se-tchuen peut être considérée comme 
la seconde de l'empire Chinois sous le rapport 
de la population et de la richesse. Celle du 
Kouy-tchéou, sans être aussi peuplée ni 
aussi fertile, n'est cependant pas relative-? 
ment beaucoup moins riche, à cause de la 
nature de ses produits. Celle du Yûn-nân, 
qui est réputée comme une des plus stériles, 



xxiv INTRODUCTION. 

renferme pourtant de grandes richesses 
agricoles et minérales : or, argent, étain, 
cuivre, etc.. 

« Quoi qu'il en soit, là population de ces 
provinces ne pourrait être évaluée à moins 
de 70 ou 80 millions d'habitants, qui font des 
produits européens une certaine consom- 
mation. 

<sc Mais il est évident que, s'il y avait entre 
elles et la mer une voie de communication 
plus courte et plus facile que celle qui vient 
d'être ouverte par Han-kéou et le Yang-tsé- 
kiang, ce trafic prendrait des proportions 
dont il est peu aisé de calculer l'importance. 
Ce sont ces idées qui nous préoccupaient, 
M. Dupuis et moi, et que j'ai eu l'honneur 
de soumettre à Votre Excellence dans ma 
lettre de Han-kéou, en date de juillet 1861. 

<sc A la légation de France, d'où j'ai l'hon- 
neur de vous écrire en ce moment et où je 
reçois la plus aimable hospitalité, j'ai eu le 
plaisir de rencontrer deux missionnaires fort 
intelligents, Monseigneur Thomines des 
Masures, évêque du Thibet, et M. l'abbé 
Mihière, pro-vicaire apostolique du Kouy- 



INTRODUCTION. xxv 

Tchéou, qui avait bien voulu m'accompagner 
comme interprète dans mon voyage en Mon- 
golie. 

<c Les renseignements que j'ai pu en obtenir 
ne devaient pas toujours être très conformes 
à l'itinéraire dont je parlais à Votre Excel- 
lence dans ma lettre de Han-kéou, puisque, 
si M. l'abbé Mihière habite bien le Kouy- 
tchéou par lequel je me proposais de passer, 
Monseigneur Thomines des Masures habite 
les confins extrêmes de la Chine et du Thi- 
bet. Mais, comme tout ce qui se rapportait 
à nos projets de voyage n'avait jamais cessé 
de m'intéresser et que je devais, en tous 
cas, aux termes de ma mission, me rendre 
au Se-tchuen, d'où on pouvait descendre 
vers la Cochinchine, j'ai tenu à recueillir les 
renseignements qu'ils m'ont donnés. Je les 
place ici sous les yeux de Votre Excellence, 
afin qu'elle constate que, soit par une route, 
soit par une autre, rien n'est absolument 
impossible et que l'échec de la mission an- 
glaise, ainsi que j'avais l'honneur de l'écrire 
à Votre Excellence en 1861, n'est pas fait 
pour nous décourager 



xxvi INTRODUCTION. 



« Aucune des cartes que l'on connaît ne 
présente, je crois, exactement ou en entier, 
le cours du fleuve de Cocliinchine. 

« La carte de l'Asie Orientale et des Etats 
del'Indo-Chine, publiée par Andriveau-Gou- 
jon, en donne bien l'embouchure par 10° de 
latitude septentrionale ; mais elle n'en place 
les sources qu'à 27° ou 28°, ce qui n'est pas 
conforme à la réalité. 

« Celles de la Chine et de l'Asie centrale 
(feuille sud-est), par Klaproth, en donnent 
aussi exactement que possible le cours su- 
périeur jusqu'à 33° ou 34°, mais elles s'ar- 
rêtent à 22°. 

« Il est donc nécessaire d'avoir sous les 
yeux ces différentes cartes ou, du moins, 
celle de l'Asie orientale et celle de la Chine. 

<c Si l'on remonte alors le cours du fleuve 
de Cochinchine, à partir de son embouchure, 
on le voit traverser, sous le nom de Mékong, 
d'abord le royaume d'Annam du 10 e au 17 
degré environ, où il entre dans le royaume 
de Xien-maï, qu'il parcourt du sud au nord 
jusqu'à 22°. De 22° à 27°50, il traverse toute 



e 



INTRODUCTION. xxvn 

la province du Yûn-nân sous le nom de Lan- 
tsan-kiang, puis il entre dans le Thibet 
qu'il parcourt en se dirigeant un peu à l'ouest 
vers le 34° degré. 

« Il rencontre un nombre considérable de 
rivières, dont il reçoit les eaux, et, surtout 
à partir de 25° et de 27°, il coule entre deux 
immenses fleuves, auxquels il serait peut- 
être facile de le relier au moyen d'une route. 
Il n'en est éloigné que de quelques lieues, et 
les montagnes qui l'en séparent présentent 
des affaissements dont on pourrait profiter. 
Je veux parler du Hou-kiang ou Lou-kiang, 
qui débouche dans le Martaban, et du Yang- 
tsé-kiang ou Kin-tsé-kiang, qui limite au 
nord les provinces du Yûn-nân et du Se- 
tchuen et conduit à Han-kéou et à Chang- 
hai les produits d'une partie du Thibet et 
des provinces occidentales de la Chine. 

« La carte de l'Asie orientale d' Andriveau- 
Goujon, en réunissant en une seule, vers i7°, 
les deux lignes qui indiquent les bords du 
fleuve de Cochinchine ou Lan-tsan-kiang 
(Mékong ou Song-kiang) donnerait à croire 
qu'au-dessus de ce point la navigation a été 



xxvin INTRODUCTION. 

reconnue impossible; mais la carte de Chine 
de Klaproth la conduit jusqu'à 25°, et Mon- 
seigneur Thomines croit que cette impossibi- 
lité n'est bien certaine qu'à partir de Bounga. 
Au-dessus, et jusqu'à 3i°, on lui a dit que 
dans plusieurs endroits, où on a pu le voir, 
il était large et profond, mais très rapide. Il 
est bien entendu que ces indications de na- 
vigabilité ne sont relatives qu'aux petits 
navires européens, calant de 4 à 5 pieds 
d'eau, que l'on pourrait envoyer. Quant aux 
barques très rares dont on use dans le pays, 
ce ne sont que des pirogues faites d'un seul 
tronc d'arbre à la manière des noirs, ou en 
peaux de bœufs et quasi rondes. Ce n'est que 
par une exploration que l'on pourrait acqué- 
rir des certitudes sur cette question. 

« Mais, jusque-là, il y a donc de très gran- 
des probabilités que le fleuve de Cochinchine 
est navigable, au moins pour des jonques 
chinoises, jusqu'à la hauteur où il serait 
possible de correspondre avec le Yang- 
tsé-kiang, c'est-à-dire jusqu'à Ta-tchin, 
situé à 27° 50' sur les frontières du Yûn- 
nân et des districts thibétains nouvellement 



INTRODUCTION. xxix 

annexés à la province du Se-tchuen. C'est 
à cette hauteur que se trouve précisément 
l'affaissement de montagnes dont je viens 
de parler. Les bords du fleuve sont ha- 
bités par des populations extrêmement 
variées, dont il sera nécessaire de dire 
quelques mots tout à l'heure au point de 
vue de leur état politique et moral, et que 
les renseignements représentent, en partie, 
comme livrées à l'agriculture et au com- 
merce et en relations avec la Birmanie, 
relations que le temps ne pourra que dé- 
velopper. 

« Il faut ajouter que la chaîne de monta- 
gnes, qui est entre le Lan-tsan-kiang ou 
fleuve de Cochinchine, et le Hou ou Lou- 
kiang, est pleine, surtout entre 26° et 29°, 
de mines fort abondantes d'argent, de cuivre, 
d'or et de fer. L'or y est si commun, qu'il 
n'est pas rare de rencontrer, à Lhassa, des 
femmes couvertes de bijoux qui représen- 
teraient en Europe une valeur de 30 à 
40.000 fr. Les montagnes du Yûn-nân 
fournissent aussi à la joaillerie une quantité 
considérable de pierres précieuses, dont le 



xxx INTRODUCTION. 

marché, considéré par ceux qui Font vu 
comme un des plus importants du monde, 
est à Tali-fou, dans le Yûn-nân. Un 
autre marché considérable, et situé dans 
la même province, à peu de distance 
du fleuve de Cochinchine, est celui des 
excellents thés du Yûn-nân, établi à 
Pou-eul. 

« Mais ces circonstances ne sont que se- 
condaires. Si l'on compare la route, que 
doivent faire actuellement les produits échan- 
gés entre l'Europe et l'ouest de la Chine, 
et le temps qu'elle exige; si l'on considère, 
qu'en outre, la route actuelle ne saurait 
être praticable pour les bateaux à vapeur que 
de la mer jusqu'à l'entrée de la province du 
Se-tchuen, et qu'à partir de là elle devient 
impossible, soit à cause des chutes et des ra- 
pides, soit à cause des peuplades insoumises 
et pillardes qui habitent en certains points 
les rives du Yang-tsé-kiang, comme par 
exemple entre Sui-tcheou et Tong-tchuang, 
et qui ont engagé le gouvernement chi- 
nois à interdire absolument la navigation 
de ces rives, il n'est pas douteux que le 



INTRODUCTION. xxxi 

commerce se ferait bientôt par Saïgon et que 
Saïgon deviendrait, non seulement le chef- 
lieu d'une navigation prospère, mais un des 
principaux entrepôts du monde 

« On rencontre dans le Yûn-nân, après 
les Chinois impériaux, les Chinois musul- 
mans, les Li-tsou, les Lou-tse et les Mo- 

tse. 

ce Les Chinois impériaux forment encore 
les populations les plus nombreuses du Yûn- 
nân; mais, par suite de la faiblesse des 
gouvernants et de leurs moyens d'action, 
qui se manifeste là comme sur beaucoup 
d'autres points de la province, ils ojit dû 
abandonner la lisière ouest et nord jusqu'à 
Li-kiang. 

« Le parti musulman, qui ne compte guère 
que 2 ou 3.000.000 d'individus, occupe cette 
lisière conjointement avec les Lou-tse, les 
Li-tse et les Mo-tse. Il est en progrès très 
évident. Les musulmans sont guerriers, agri- 
culteurs et commerçants, M. ï'abbé Mihière 
a pu observer qu'ils étaient plus favorable- 
ment disposés pour les chrétiens que pour 



xxxii INTRODUCTION. 

les Chinois. Dans quelques sacs de ville, ré- 
cemment faits par eux, les chrétiens ont 
seuls été épargnés, et il n'a pas dépendu de 
leurs instances que Monseigneur Chauveau, 
vicaire apostolique du Yûn-nân, ne soit 
resté dans la ville qui était sa résidence et 
qu'ils ont prise aux Impériaux. 

ce Lés Li-tsou ne comptent que quelques 
milliers d'individus; ils habitent sur les 
bords du Lan-tsang-kiang. C'est un petit 
peuple barbare, demi-pasteur, demi-brigand 
et fort cruel. 

ce Les Lou-tse et les Mo-tse sont encore 
moins nombreux que les Li-tsou; leurs vê- 
tements se réduisent à un pagne, qu'ils 
roulent autour de la ceinture comme les 
noirs pauvres de l'Afrique. Leur caractère 
est doux. On remarque même chez les Mo- 
tse un certain degré de civilisation. Tous 
deux sont pasteurs. 

ce Si Votre Excellence approuvait les vues 
que je viens d'avoir l'honneur de lui sou- 
mettre et croyait devoir communiquer ce pro- 
jet au gouvernement de Sa Majesté, et qu'il 
plût à celui-ci d'y donner quelque suite , il 



INTRODUCTION. xxxm 

conviendrait, je crois, avant toute autre 
démarche, de nommer une commission d'é- 
tudes pour examiner d'une façon bien défi- 
nitive : 

<sc i° La navigabilité du fleuve de Cochin- 
chine, dans les environs du point désigné 
comme devant être celui de sa jonction avec 
le Yan-tsé-Kiang , ou bien la préférence 
qu'il pourrait y avoir lieu de donner à un 
autre point ; 

ce 2° Le mode de jonction qu'il convien- 
drait d'établir, route ou canal : 

ce 3° La situation commerciale et politique 
du pays, 

« Parmi les personnes qui la compose- 
raient, je me permettrais, Monsieur le Mi- 
nistre, de vous proposer M. l'abbé Mihière 
et M. Jean Dupuis. 

Quant à moi, puisque les conditions de 
mes études en Chine m'obligent à aller au 
Se-tchuen, il me serait très facile de me 
joindre à cette mission. 

ce Celle-ci devrait se rendre à Ta-tching; 
ou, si quelque circonstance lui en rendait 
le séjour impossible, à Bounga, qui n'en 



xxxiv INTRODUCTION. 

est pas très éloigné et qui est le siège d'une 
chrétienté dépendant des Missions Étran- 
gères. Bounga est une localité où les Eu- 
ropéens seraient sûrs de n'être pas tracassés 
et où la mission catholique n'est pas sans 
influence . 

ce Je termine, Monsieur le Ministre, en fai- 
sant connaître à Votre Excellence que mon 
intention est de partir de Pékin à la fin du 
mois d'avril. J'oserais, en conséquence, la 
prier de vouloir bien, si elle croyait devoir 
modifier ou ajourner le projet qui est le su- 
jet de cette lettre, me répondre de façon à 
ce que ses ordres puissent m'arriver par le 
dernier courrier du mois de mars ou le pre- 
mier du mois d'avril. 

« Veuillez agréer, Monsieur le Minis- 
xre... exe*.. 

« G. E. S, (1). » 

(1) Cette lettre demeura sans réponse, et on se borna à 
me dire verbalement au ministère de l'Agriculture qu'elle 
avait été envoyée au ministère de la Marine et des Colonies 
et, de là, probablement transmise au gouvernement de la 
Cochinchine. Si cela fut fait, on peut supposer qu'elle n'a 
pas été étrangère à la mission dont M. de Lagrée fut le chef 
et qui eut lieu en juin 1866. Seulement, M. de Lagrée est 



INTRODUCTION. xxxv 



N'ayant reçu, ainsi que je viens de le dire 
dans la note ci-dessous, aucune instruction 
au sujet du projet dont je parle dans cette 
lettre, j'allai bien au Se-tchuen Tannée sui- 
vante (i863), ce qui me procura le plaisir 
de revoir mon ami Dupuis en passant à 
Han-kéou. Je ne pus que lui faire part des 
renseignements que j'avais obtenus ; d'ail- 
leurs, il en possédait déjà plus que moi, et 
il était en relations avec quelques-uns des 
plus hauts fonctionnaires des provinces 



parti de Pembouchure du Mé-Kong, ce qui explique les dif- 
ficultés qu'il rencontra et l'épuisement assez rapide des res- 
sources, d'ailleurs trop faibles, que l'on avait mises à sa dis- 
position. On sait, en effet, qu'il dut emprunter une somme 
de 15 à 20.000 fr. environ aux mandarins du Yûn-nàn, qui 
la lui prêtèrent sans en demander de reçu, mais que M. de 
Lagrée ne voulut pas accepter sans conditions de rembour- 
sement. Ce remboursement devait se faire en armes et muni- 
tions. Plus tard, après la mort de M. de Lagrée, M. F. Garnier, 
devenu le chef de la mission, décida qu'il aurait lieu immé- 
diatement et en argent. La somme fut remise aux mis- 
sionnaires du Se-tchuen; ceux-ci, à leur tour, en chargèrent 
un chrétien du Yûn-nàn qu'on ne revit plus, et le rembour- 
sement n'a jamais été fait. 



xxxvi INTRODUCTION. 

de l'ouest et du nord. Je vis bien alors qu'il 
pourrait un jour accomplir notre projet 
sans m oi. 

Je bornai donc mes études au Se-tchuen, 
aux seules questions agronomiques; mais, 
souvent, j'eus du regret de ne pouvoir don- 
ner suite à mes desseins. 

Quoi qu'il en soit, vers le milieu de 1864, 
j'étais en France et, au commencement de 
1865, j'en repartais, désigné par Son Excel- 
lence M. Drouyn de Lhuys, pour occuper 
le poste de consul à Ning-po. Là, il me fut 
donné de revoir encore une fois Jean Du- 
puis, qui était à cette heure en pleine pros- 
périté et d'autant plus près du but, qu'il 
n'avait jamais cessé de poursuivre, c'est-à- 
dire la recherche d'une route devant relier 
nos possessions de l'Annam avec les pro- 
vinces occidentales de la Chine. 

G.-Eug. Simon, 

Ancien consul de France en Chine. 
Auteur de la Cité Chinoise. 



LES ORIGINES 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN 



CHAPITRE I 

I. De France en Chine; Hong-kong, Chang-haï et Pékin. — 
IL Retour à Chang-haï et rencontre de M. Simon. L'escadre 
anglaise et la mission scientifique Sarel et Bla kiston. — 
III. Notre voyage à Han-kéou. 



I 



Entraîné par mon amour des voyages, je 
me rendais en Egypte en 1858 et je m'y 
trouvais au moment du passage du général 
Cousin de Montauban et de son état-major. 
Je lui fus présenté par un ami commun, ce- 
lui même qui m'avait déterminé à venir dans 
ce pays. 

Je me rencontrai donc là avec les officiers, 
dont je partageais l'enthousiasme pour l'Ex- 



2 LES ORIGINES 

trême Orient. Cet enthousiasme me décida à 
prendre la malle anglaise à Suez pour me 
rendre à Hong-kong. Après un séjour dans 
cette ville, je m'acheminai sur Chang-haï, 
où m'attirait une affaire commerciale enga- 
gée avant mon départ. 

Cette affaire ayant été liquidée très rapi- 
dement, je devins disponible et, grâce aux 
facilités que le général Cousin de Montau- 
ban voulut bien faire mettre à ma dispo- 
sition, je me rendis à Pékin avec le corps 
expéditionnaire. 

Je me trouvai donc dans cette ville les 25 
et 26 octobre 1860 au moment de la signa- 
ture des traités. 



II 



C'est en revenant de Pékin à Chang-haï, 
avec l'intention de regagner l'Egypte, que 
j e rencontrai , à X Impérial Hôtel, tenu par 
un compatriote, M. Eugène Simon, chargé 
d'une mission en Chine par le Ministère de 
l'Agriculture et du Commerce de France. 

M. Simon fit tous ses efforts pour me dé- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 3 

tourner de mon projet de revenir en Egypte, 
et, grâce à l'enthousiasme général qui exis- 
tait alors en faveur de la Chine, il parvînt à 
me décider à demeurer dans le pays et à re- 
monter le Fleuve Bleu avec lui. 

Ses projets de voyages m'avaient paru du 
reste très séduisants; il devait d'abord se 
rendre à Han-kéou, puis passer quelques 
mois dans le Se-tchuen, pour de là gagner 
la Mongolie et revenir par Pékin. 

Notre voyage allait être facilité par ce fait 
qu'à ce même moment la marine anglaise 
organisait une expédition pour ouvrir le 
Fleuve Bleu au commerce étranger et pour 
déterminer les trois ports qui, aux termes 
des traités de Pékin, devaient être accessi- 
bles sur le fleuve. 

La suivre nous offrait un gage de sécurité 
parfaite. Aussi M. Eugène Simon demanda- 
t-il à l'amiral Hope deux passages qui lui 
furent accordés. 

Les Anglais tenaient d'autant plus à mon- 
trer immédiatement le cas qu'ils faisaient 
d'un traité, que, pour eux et pour tous, il 
était évident que la plus grande partie de la 



4 LES ORIGINES 

population de la Chine et les lettrés en par- 
ticulier se montraient très hostiles aux con- 
ventions signées. Vu cet état de choses, le 
Royaume Britannique voulait, jusqu'à un 
certain point, affirmer sa puissance par l'im- 
portance des forces navales dont il pouvait 
disposer. C'était un moyen de s'assurer si le 
traité était bien connu dans l'intérieur de 
l'empire, de le faire connaître, dans le cas 
contraire, et de montrer aux gouverneurs et 
aux populations qu'il entendait le mettre à 
exécution sans délai. 

L'escadre était composée des navires sui- 
vants : YAtalante, portant le pavillon de 
l'amiral, le Centaur, le Waterman, le Boun- 
cer, le Coromandel, YHavoc, le Banterer, le 
Cooper, le Snake et de petites canonnières. 

Le premier objet de l'expédition était, 
nous l'avons déjà dit, d'ouvrir le fleuve au 
commerce, ce qui nécessitait l'adjonction de 
consuls appelés à séjourner dans les nou- 
veaux ports et l'envoi d'une délégation de 
quelques membres de la Chambre de Com- 
merce de Chang-haï, ainsi que la présence 
d'une mission chargée de faire le levé hydro- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 5 

graphique du fleuve. Elle était composée de 
cinq ingénieurs ou officiers, placés sous les 
ordres du commandant Ward. Enfin, une au- 
tre mission devait chercher une voie de com- 
munication entre les Indes et le Yûn-nân, 
c'est-à-dire réaliser le rêve qu'Albion cares- 
sait depuis un demi-siècle. Or, ce n'était 
pas là le moins important aux yeux des né- 
gociants de la Grande-Bretagne. 

Dès 1826, en effet, et pendant l'intervalle 
qui s'est écoulé jusqu'en 1860, plusieurs 
missions anglaises étaient parties des Indes 
pour pénétrer jusqu'à la frontière chinoise ; 
mais, toujours, leur projet avait échoué. 
Cette fois-ci, le nouveau traité et l'expé- 
dition de l'amiral Hope semblaient devoir 
en faciliter l'accomplissement. Aussi, ce 
dessein faisait-il l'objet de toutes les con- 
versations que l'on tenait à bord, et en 
particulier sur le Cooper, où étaient le plus 
grand nombre de passagers et où nous nous 
trouvions, M. Simon et moi. 

Les Anglais avaient donc pleine confiance 
dans l'expédition et, lorsqu'on se rappelle 
l'appareil imposant qu'elle déploya, on 



6 LES ORIGINES 

comprend qu'elle n'ait pas manqué d'un 
certain prestige. On ne parlait que de son 
énorme matériel et, surtout, des canots dé- 
montables pouvant être portés à dos de 
mulets. En un mot, cette tentative offrait 
toutes les garanties possibles de succès. 

L'expédition comptait parmi ses membres 
le lieutenant colonel H.-A. Sarel, le capi- 
taine Blakiston, de la Royal Artillery, le 
docteur Alfred Barton, Schereschewsky , in- 
terprète de la légation russe à Pékin, qui 
l'avait autorisé à prêter son assistance à la 
mission anglaise. Elle était accompagnée 
de quatre cipayes et de quatre Chinois. 



III 



Le 11 février 1861, l'escadre quitte Chang- 
haï. 

Nous remontons le fleuve lentement, afin 
de permettre à la mission hydrographique 
de faire son travail et, après plusieurs 
échouages, nous atteignons Tching-kiang , 
à l'embouchure du canal Impérial et à 155 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 7 

milles marins de Chang-haï. Cette ville fut 
choisie comme un des trois ports devant être 
ouverts au commerce, et Ton y établit un 
consul qui dut résider sur le navire de l'es- 
cadre, désigné pour y stationner. 

Ceci fait , nous reprenons notre route et , 
le 24 février, nous arrivons à Nankin, ca- 
pitale des rebelles Taï-ping, à 45 milles au 
dessus de Tching-kiang. La ville était en 
ruines depuis longtemps, et la fameuse tour 
de porcelaine, complètement détruite. Il 
fallut nous arrêter, afin d'obtenir du chef des 
rebelles le libre passage des navires étran- 
gers devant Nankin. Nous y laissons le 
Centaur, chargé de faire respecter les con- 
ventions prises et, après six jours de pour- 
parlers, nous continuons notre route. 

A 236 milles au-dessus de Nankin, nous 
rencontrons Hou-kéou, à l'entrée du lac 
Poyang. Non loin de ce lac, renommé pour 
la beauté de ses rives, se trouvait autrefois 
la célèbre manufacture impériale de Kin-ti- 
tching. On sait que cette manufacture fut 
incendiée il y a plusieurs siècles, mais les 
ouvriers ont fondé un certain nombre de 



8 ORIGINES DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 

fabriques privées, qui sont encore aujour- 
d'hui entre les mains de leurs descendants. 
C'est là que, quelques années plus tard, un 
de nos compatriotes, Paul Champion, étudia 
la fabrication de la porcelaine. 

A Hou-kéou, F amiral craignant que YA- 
talante ne puisse remonter plus haut, nous 
le laissons devant la ville comme station - 
naire, et la mission scientifique passe alors 
avec nous sur le Cooper. 

Kiou-kiang se trouve à 15 milles au des- 
sus. On en fait le second port ouvert au com- 
merce. En conséquence, on laisse encore un 
navire stationnaire sur lequel on installe un 
consul. 

Enfin, le 11 mars, juste un mois après 
avoir quitté Chang-haï, nous arrivons à 
Han-kéou, terme officiel de l'expédition et 
troisième port dont l'accès est permis aux 
étrangers. 

Dès le lendemain de notre arrivée, l'ami- 
ral présenta la mission scientifique au vice- 
roi, et il nous recommanda également, 
M. Eug. Simon et moi. 



CHAPITRE II 

I. Premières relations d'affaires et de confiance avec les 
mandarins. — II. Mon itinéraire de Han-kéou au Yûn-nân; 
mon secrétaire le mandarin Ouang et mon ami Ly. — 
III. De Han-kéou à Si-ngan : fou. — IV. Si-ngan-fou. 

I 

Les trois nouveaux ports ne purent pas 
être immédiatement ouverts au commerce ; 
tout en aidant Eugène Simon dans ses re- 
cherches agronomiques il me restait encore 
de nombreux loisirs à bord de la grande 
jonque; j'en profitai pour me mettre sérieu- 
sement à l'étude de la langue chinoise. Ayant 
fait la connaissance de Ly, beau-frère du 
vice-roi, je pus, par son entremise, entrer 
en relations avec plusieurs mandarins in- 
fluents. Ce Ly, qui, plus tard, me mit en 
rapport avec le vice-roi lui même, avait servi 

d'intermédiaire pour les négociations qui 

1. 



10 LES ORIGINES 

eurent lieu entre celui-ci etsirHarry Parkes. 

Enfin, grâce à la flotte imposante de l'ex- 
pédition anglaise , le traité de Pékin fut ef- 
fectivement mis en vigueur, et le commerce 
se fit dans des conditions très favorables 
pour les étrangers, car leurs bateaux à va- 
peur servaient non seulement à leur propre 
trafic, mais encore à celui des Chinois. Tout 
en essayant de bénéficier moi-môme de cet 
état de choses, j'étendis de plus en plus le 
cercle de mes relations avec les mandarins. 
Peu à peu, j'acquis auprès d'eux une certaine 
influence et je ne tardai pas à m'occuper 
exclusivement des affaires du gouvernement 
chinois. L'empire, troublé sur plusieurs 
points par les rebelles, avait un pressant 
besoin d'armes pour se défendre contre eux; 
on me chargea donc de lui en fournir : ce 
fut pour moi un nouveau moyen d'augmen- 
ter le nombre de mes connaissances. 

Les mandarins des provinces du centre 
et du sud-ouest, qui se rendaient à Pékin 
ou qui en revenaient, passaient par Han- 
kéou, et, presque toujours, mes amis me 
mettaient en relations avec eux. Je donnais 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 11 

en leur honneur des dîners servis à l'euro- 
péenne et à la chinoise, et ils partaient, em- 
portant des présents pour eux-mêmes et pour 
les fonctionnaires de leurs provinces, avec 
lesquels j'avais eu précédemment des rap- 
ports. 

Mais ce qui contribua plus que tout le 
reste à m'assurer une situation exception- 
nelle en Chine, ce fut le rapport que le vice- 
roi Li-Hung-tchang, frère aîné de Li-Hong- 
tchang, le célèbre vice-roi du Tchi-li, adressa 
à la cour de Pékin ; il demandait, dans l'in- 
térêt des provinces centrales et du Sud- 
Ouest, que j'eusse un dépôt d'armes et de 
munitions à Han-kéou, c'est-à-dire à proxi- 
mité des contrées troublées par les rebelles 
de toute espèce. Cela me fut accordé par un 
décret impérial. 

Aussitôt le ministre impérial de la guerre 
envoya une circulaire à tous les vice-rois, 
gouverneurs et chefs de corps d'armée, les 
informant de la teneur de ce décret : désor- 
mais, pour leurs armements, ils auraient à 
s'adresser au vice-roi des deux Hou (Hou-pé 
et Hou-nân), car un dépôt était placé sous 



12 LES ORIGINES 

sa sauvegarde personnelle. Tous les trois 
mois, il rendait à Pékin le compte détaillé des 
entrées et des sorties d'armes. Dès lors, j'é- 
tais seul à fournir aux mandarins les armes 
et munitions de guerre dont ils avaient be- 
soin pour combattre les rebelles. 

Toutes ces raisons expliquent comment il 
se fait qu'avant d'avoir jamais visité le Yûn- 
nân, j'y étais déjà connu. En effet, le gou- 
verneur et le vice-roi de cette contrée më 
priaient de me rendre auprès d'eux pour 
nous entendre au sujet de la pacification de 
l'insurrection musulmane. J'eus de la même 
façon l'occasion de visiter la plupart des 
provinces de l'empire chinois. 

Mes rapports étaient surtout fréquents 
avec les vice-rois et les premiers mandarins 
du Se-tchuen, du Yûn-nân et du Kouéi-tcheou. 
J'envoyai même un instructeur (1) — celui qui 
devint plus tard le major général Mesny — 
au gouverneur de cette dernière province, 
sur la demande qu'il m'en fit. 

(1) Cet instructeur, né à Jersey d'un père anglais et d'une 
mère française, lui rendit de grands services dans sa lutte 
contre les Miaotze, peuplades indépendantes. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 13 

En voyant s'affermir ainsi la situation pri- 
vilégiée dont je jouissais, mon premier souci 
fut de la faire servir à nos projets. Je rêvais 
de faire accepter par les mandarins du Yûn- 
nân l'idée de créer une voie de communica- 
tion entre notre colonie de la Cochinchine et 
le Sud-Ouest du Céleste Empire. Mais, pour 
cela, il fallait voir les autorités de cette pro- 
vince : je le désirais depuis longtemps, mais 
toujours mon voyage se trouvait retardé par 
d'autres déplacements, accomplis sur la dé- 
mande des mandarins et que je ne pouvais 
pas ajourner. 

Enfin, plus rien ne me retenait à Han- 
kéou, et j'allais partir, quand passa la mis- 
sion de M. Doudart de Lagrée. On a dit que 
ce passage m'avait donné la première idée 
de mon exploration. Le contraire a été suf- 
fisamment démontré par les pages que mon 
ami Eug. Simon a écrites au commencement 
de ce livre, par ses lettres au gouvernement 
ainsi que par tout ce qui précède. J'en ap- 
pelle encore au témoignage de M. le comte 
de Cintré, commandant le stationnaire de 
Han-kéou, et à celui de M. Dabry de Thier- 



14 LES ORIGINES 

sant, ancien consul de France dans la même 
ville • 

Je viens de nommer les trois seules per- 
sonnes connaissant mon projet. Pourquoi, 
en effet, l'aurais-je ébruité? On comprend 
sans peine que, si les Anglais en avaient 
eu connaissance, ils se seraient efforcés de 
l'entraver par tous les moyens, et alors, il 
est probable que les mandarins du Yûn- 
nân ne se seraient pas prêtés à sa réalisa- 
tion. 



II 



Enfin, le 18 septembre 1868, je partis 
d'Han-kéou. La route que je vais décrire 
est un acheminement vers le but que je 
poursuivais, et c'est là le principal intérêt 
qu'elle présente. Cet acheminement semblera 
sans doute bien indirect puisqu'il me con- 
duit au nord-ouest, au lieu de m'emmener 
au sud-ouest; mais on comprendra plus 
tard l'importance et les raisons de ce dé- 
tour. 

Depuis l'hiver précédent, je différais mon 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 15 

voyage au Kan-sou, où j'étais appelé par 
Mô-tchang-tchuen, maréchal commandant 
en chef les troupes chinoises dans cette pro- 
vince, et par Tsao, vice-roi du Chen-si et 
du Kan-sou , l'un des plus hauts dignitaires 
de l'empire et le fondateur de l'arsenal de 
Fou-tchéou. Mon projet était de voir ces 
deux mandarins avant de me rendre au Yûn- 
nân. Pour gagner cette dernière province 
en passant par le Kan-sou, j'étais donc 
obligé de traverser le Se-tchuen. 

Le mois de septembre est le moment le 
plus favorable pour remonter le Han, affluent 
du Fleuve Bleu. Avant cette époque, le 
fleuve, grossi par les pluies et par les eaux 
qui descendent de la chaîne des Tsing-ling 
et des monts Ou-thang-chan, oppose aux 
barques une très grande résistance. On en 
a vu, qui, condamnées à l'immobilité par les 
vents contraires, mettaient deux mois et 
quelquefois plus, pour aller jusqu'à Siang- 
yang ; or, en temps ordinaire cette distance 
peut être franchie en quinze jours. Pour 
cette raison, une navigation à vapeur con- 
viendrait très bien à ce cours d'eau et don- 



16 LES ORIGINES 

'nerait un plus grand essor au commerce déjà 
considérable de la région dont Ou-tchang, 
Han-yang et Han-kéou forment le centre, 
avec 2.000.000 d'habitants et plus. 

La veille de mon départ, le général 
Kouang, représentant à Han-kéou le vice- 
roi Tsao, me conféra de sa part et par son 
ordre spécial l'assimilation au grade de 
nié-taî (grand juge) pour les honneurs et 
préséances durant le voyage et me remit une 
pièce constatant ma nouvelle qualité. 

Avec moi voyageaient mon ami Ly , chargé 
d'accompagner un convoi d'argent pour Mô- 
tchang-tchuen , et mon secrétaire Ouang, 
lettré, du grade de mandarin à bouton 
d'or. Comme l'un et l'autre doivent contri- 
buer plus tard à l'ouverture du Fleuve Rouge, 
je tiens à dire ici quelques mots sur chacun 
d'eux. 

Ouang- pé-tsen , né à Ki-chouïe-hien 
(Hou-pé), d'une famille de fonctionnaires, 
dont quelques-uns ont rempli des postes 
élevés à la cour de Pékin, avait été le secré- 
taire d'un vice-roi et de plusieurs hauts fonc- 
tionnaires avant d'être à mon service. Aussi 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 17 

était-il très expert dans la rédaction des* 
correspondances officielles, si compliquées 
en Chine. Son séjour auprès de moi ne 
l'empêcha pas d'obtenir, pour services spé- 
ciaux rendus au gouvernement, le grade de 
hïen (sous-préfet) , puis celui de tchéou 
(grade intermédiaire entre le préfet et le 
sous-préfet). Comme je l'ai dit, il me suivit, 
non seulement pendant ce premier voyage 
au Kan-sou et au Yûn-nân, mais encore 
lors de mon exploration du Fleuve Rouge 
en 1870-1871. En 1872 il vint avec moi à 
Hong-kong et à Saigon, mais de là il fut 
obligé de regagner le Hou-pé où l'appelaient 
des affaires de famille. 

Quant à Ly-tan-sun, son extérieur était 
des plus distingués et des plus agréables. 
Originaire de Chouïe-tchéou-fou , dans la 
province du Kiang-si , il appartenait à une 
famille de riches propriétaires qui avait 
fourni à l'empire plusieurs hauts mandarins. 
Après avoir obtenu son diplôme de bachelier 
il fut nommé pou-tïn (conseiller de préfec- 
ture) dans le Hou-pé ; puis , afin d'obtenir un 
avancement plus rapide, il entra comme 



18 LES ORIGINES 

tong-ling général de brigade) dans le corps 
du général Téou, et, après la retraite de 
celui-ci, il passa sous les ordres de Pâo. Il 
devint plus tard sous-prêfet de Mâ-chèn puis 
préfet de Té-ngan (Hou-pé) ; la mort de sa 
mère le contraignit à quitter ce poste. En 
effet, tout fonctionnaire chinois est obligé 
de porter le deuil de ses parents pendant 
trois ans et de renoncer pendant ce temps à 
ses fonctions administratives. 

Le deuil de Ly étant terminé, il attendait 
un poste vacant pour entrer en fonctions , 
lorsqu'en 1872, il consentit à faire partie de 
mon expédition pour me prêter son con- 
cours et son expérience des affaires chi- 
noises. Il fut attaché à ma mission par les 
autorités du Yûn-nân, sur ma demande, et 
avec le consentement des autorités du 
Hou-pé. 

Cependant on verra, dans un autre volume, 
que l'administration de la marine à Saigon 
ne tint compte ni de sa mission ni de son 
grade et, après les événements du Tong- 
kïn, elle le traita comme un de mes matelots 
ou coolies sans distinction. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 19 

Trois autres mandarins qui allaient se 
mettre à la disposition de Tsao , pour l'ai- 
der à combattre les Nien-féi, firent égale- 
ment* route avec nous. 

C'étaient de terribles brigands que ces 
Nien-féi. Nés de la ruine du batelage sur 
le Fleuve Jaune et sur le canal Impérial, — 
ruine causée par des inondations exception- 
nelles, — ils acquirent une certaine impor- 
tance après la prise de Nankin et la dé- 
faite des Taï-ping. Un grand nombre de 
ces derniers, restés en armes sous le nom 
de Tchan-mâo (hommes aux longs cheveux), 
se joignirent aux Nien-féi. Ces bandes, for- 
tement organisées , comptèrent pendant 
quelque temps plus de 100,000 hommes. 
Ne vivant que de rapines, elles ravageaient 
les provinces du centre, incendiant et pil- 
lant tout sur leur passage ; puis, chargées 
de butin, elles rentraient dans les provinces 
du Nord. 

III 

Comme nous quittons Han-kéou, notre 
navigation se trouve ralentie par des vents 



20 LES ORIGINES 

contraires. Nous remontons le cours d'eau 
qui coule du N. O. au S. E., puis à TE. 
quand il reçoit la rivière de Té-ngan. 

Le 23 septembre, nous arrivons à Tien- 
tâo-tzen, gros bourg marchand sur la rive 
droite du Han. Les Nien-féi n'y ont pas 
fait leur apparition, car ils n'ont ravagé que 
la rive gauche. Cette ville est l'entrepôt des 
cotons de la contrée qui descendent la ri- 
vière à destination d'Han-kéou ; on y fabrique 
aussi de l'eau-de-vie de grains. Nous fai ; 
sons une visite à notre ami Chang, ancien 
tao-taï du Kiang-si. Ce beau vieillard nous 
offre un dîner avec chants et musique, sui- 
vant l'usage chinois. 

Nous repartons le 24, et le 28 nous at- 
teignons Sa-yang, marché moins grand que 
celui de Tien-tâo-tzen, mais qui a une cer- 
taine importance parce qu'un canal et des 
lacs le relient à Sa-se, sur le Yang-tse, à 
une distance de 72 kilomètres. 

Le Han, dont la largeur varie de 200 à 
300 mètres, reste encaissé jusqu'à Sa-yang 
dans le cours que lui ont tracé de hautes 
berges ainsi que les digues élevées en cer- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 21 

tains endroits sur ses bords. Depuis cette 
ville, il s'élargit considérablement et atteint 
quelquefois un kilomètre, rongeant le pied 
des berges sablonneuses ; la rivière ainsi se 
déplace elle-même, gagnant tantôt à droite, 
tantôt à gauche : on a constaté que tous 
les trente ans elle recommence son action 
à l'inverse, renvoyant d'un côté à l'autre 
les terres qu'elle a déplacées. 

Malgré ses énormes crues, le Han est tou- 
jours navigable, même à l'époque des plus 
basses eaux, parce que les sables accu- 
mulés par les courants le long des rives, 
laissent un chenal dont la largeur minimum 
est de 80 à 100 mètres ; mais ce chenal se 
reforme rarement au même endroit; quel- 
quefois même il s'en crée plusieurs. 

Le 1 er octobre, nous dînons à Ngan-lo- 
fou, chez le préfet, qui est un ami de Ouang 
et de Ly. 

Le lendemain, nous arrivons à Lieou-choïe- 
kéou. Au moment de notre passage la 
ville était déserte : tous les habitants avaient 
fui devant les Nien-féi ; il n'en restait plus 
que 5 à 600, au lieu de 30 à 40.000. 



22 LES ORIGINES 

Au-dessus de Lieou-choïe-kéou, la cul- 
ture du coton commence à devenir très 
rare. 

Le 3, nous mouillons devant Siang-yang, 
à 1240 lis d'Han-kéou (1), sur la rive droite 
du Han; Fan-tzèn, la ville marchande, est 
située vis-à-vis, sur la rive gauche. Le vice- 
roi du Hou-kouang (Hou-pé et Hou-nân 
réunis) arrive à Siang-yang en même temps 
que nous, et nous restons trois jours dans 
cette ville pour voir les fêtes que l'on donne 
en son honneur. 

La veille de notre départ, j'offre un repas 
d'adieu à Ly, qui continue à remonter le 
Han jusqu'à Han-tchong. 

Désormais, la navigation devient plus dif- 
ficile; elle ne serait possible qu'avec des 
bateaux à roues et à fond plat. 

Le liang-taï (intendant du vice-roi) nous 
procure des barques pour remonter le Tsaï- 
hô. 

180 lis plus loin, nous arrivons à Laô-hô- 
kéou, qui, à l'époque où nous y étions avait 

(1) Un li compte environ 500 mètres. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 23 

beaucoup perdu de son importance com- 
merciale par suite de l'apparition des Nien- 
féi. Cependant elle comptait encore 100.000 
âmes. Nous allons visiter le Koueï-kouang 
(pagode-club) des négociants du Kiang-si, 
établissement magnifique, dont la toiture 
est en faïence vernie, de différentes cou- 
leurs. 

Le 15 octobre, nous arrivons à Tin-tze- 
kouang, marché important et résidence du 
siè-taï (général de brigade) et de quelques 
troupes, en raison de sa position sur les 
frontières du Chen-si, du Hou-pé et du Hou- 
nân. Là est le terme de notre navigation, 
après un parcours de 300 lis sur le Tsaï- 
hô. A l'époque des fortes crues, des bateaux 
à faible tirant d'eau peuvent très bien re- 
monter jusqu'ici et même jusqu'à Long- 
kiu-tsaï. 

Toute la vallée du Tsaï-hô est excessive- 
ment fertile. On y récolte en abondance des 
châtaignes, des noix et des fruits de toutes 
sortes. L'un des plus curieux est le sse-tse (1), 

(1) Le sse-tse a été introduit pour la première fois dans 
notre pays par M. Eug. Simon en 1862. On l'appelle ka-ki au 



24 LES ORIGINES 

que l'on trouve dans différentes provinces de 
Chine, à Saigon et au Tong-kïn. Il est bien 
connu aujourd'hui dans le midi de la France 
et à Paris sous le nom de ka-ki. 

Le liang-taï, qui nous avait reçu à dé- 
jeuner le lendemain de notre arrivée à Tïn- 
tze-kouang, nous procure de magnifiques 
mulets pour quitter cette ville. Ce sont de 
fortes bêtes que Ton peut charger de 145 
kilogrammes, sans compter le cavalier. Nous 
gravissons la montagne et la redescendons 
par une route presque impraticable. La nuit 
nous surprend dans un étroit ravin, et nous 
nous abritons sous un hangar ouvert à tous 
les vents. Partout nous avons retrouvé des 
traces du passage destructeur des Nien- 
féi. 

Le pays que nous parcourons, les deux 
jours suivants, est encore plus sauvage. 
Nous marchons entre des montagnes escar- 
pées de 1000 à 1200 mètres d'élévation; il 
nous faut passer de gorge en gorge pour 
contourner les pics. 

Japon et, sous ce nom, d'autres voyageurs Pont depuis en- 
voyé en France. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 25 

Nous avons fait 274 lis depuis notre 
départ de Tïn-tze-kouang , lorsque nous 
retrouvons le Tsaï-hô à Long-kiu-tsaï, poste 
militaire, à la tête duquel se trouve un 
inquang (colonel). On fabrique en cet en- 
droit une grande quantité d'huile de noix. 

Nous longeons la rivière jusqu'à Chang- 
tchéou, que nous atteignons le 23 décembre. 
A partir de cette ville, la navigation du Tsaï- 
hô devient impossible, môme pour les pe - 
tites barques, et au-dessus la rivière se di- 
vise en plusieurs ruisseaux ou torrents. 

Depuis Long-kiu-tsaï jusqu'à Chang- 
tchéou, il y a des sables aurifères et, un peu 
au delà de cette dernière ville, j'ai aperçu 
du minerai d'or. 

L'exploitation des mines est interdite , afin 
de ne pas détourner le peuple des travaux 
agricoles. Le gouvernement chinois ne l'au- 
torise qu'accidentellement, etpour un temps, 
dans une province, lorsque celle-ci a réelle- 
ment besoin de ce métal. Cette loi, qui dé- 
coule des principes de Confucius, n'est pas 
applicable aux mines de charbon qu'on peut 
toujours exploiter. 



26 LES ORIGINES 

C'est à partir de Chang-tchéou qu'est cul- 
tivé l'arbre qui produit le vernis de Chine (1) ; 
nous l'avons trouvé sur les flancs de ravins 
réfractaires à toute autre production. 

Le 25, nous escaladons les plus hauts 
sommets de la chaîne qui sépare le bassin du 
Yang-tsé de celui du Hoang-hô, et qui ont 
un peu plus de 2000 mètres d'altitude. Le 26, 
nous apercevons à l'horizon la plaine de Si- 
ngan. Le spectacle est grandiose : devant 
nous s'échelonne une multitude de pics dont 
les derniers, les moins élevés, vont se perdre 
dans la plaine immense. 



IV 



C'est le 27 octobre que nous atteignons 
Si-ngan-fou, la capitale du Chen-si, à 240 
lis de Chang-tchéou et à 2400 lis de Pékin. 

Cette ville, la plus grande de la Chine 
après Pékin, fut, pendant quinze siècles, la ca- 
pitale de l'empire. Elle est entourée de murs 

(1) Le vernis de Chine fut, comme le sse-tse et plusieurs 
autres arbres, envoyé au ministère de l'Agriculture en 1862 
par M. Eug. Simon. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 27 

très élevés qui l'enserrent dans un rectangle 
de 40 lis de tour. Une deuxième enceinte 
sépare la ville marchande et le quartier tar- 
tare de la ville mandarine. Quant à l'an- 
cienne ville impériale, la ville jaune, très 
petite d'ailleurs, il n'en reste plus que les 
remparts fort délabrés. Elle sert de champ 
de manœuvres. 

Près du quartier tartare habitent les des- 
cendants d'une colonie juive, arrivée en 
Chine 600 ans avant Jésus-Christ et dont les 
missionnaires catholiques ont souvent parlé. 

A côté de la porte du sud s'élève une ma- 
gnifique pagode, où trône une immense sta- 
tue de Confucius en bronze. Dans des bâti- 
ments disposés en galerie, on remarque des 
centaines de pierres mortuaires appelées paï- 
ling (forêt de monuments) rangées le long 
des murs sur plusieurs lignes, à la manière 
des Campi-santi d'Italie. Elles sont cou- 
vertes de caractères, dont la plupart sont 
tracés horizontalement au lieu de l'être ver- 
ticalement. Ce sont les plus anciennes de 
Chine, et très peu de lettrés sont capables de 
les lire. On a réuni tous ces antiques sou- 



28 LES ORIGINES 

venirs en ce lieu pour les grouper autour du 
monument dédié à Confucius. 

J'ai aussi visité la fameuse pierre, dite de 
Si-ngan-fou, sur laquelle est gravée une 
croix de Malte. Elle se trouve en dehors de 
la ville à une certaine distance de la porte du 
sud-ouest, dans le mur d'une pagode en 
ruine. Les caractères qui la recouvrent rap- 
pellent ceux des paï-ling. D'après les mis- 
sionnaires elle daterait du VII e siècle après 
Jésus-Christ et serait l'œuvre des chrétiens 
venus en Chine à cette époque pour la pre- 
mière fois; c'étaient des Nestoriens. 

Lorsque j'entrai à Si-ngan-fou, je trouvai 
la ville dans une grande agitation, parce 
que Tsao, le vice-roi du Chen-si, y était ar- 
rivé la veille. Il revenait de combattre les 
Nien-féi, et ses troupes campaient en dehors 
des murs, non loin de la porte de l'ouest. Il 
m'invita à déjeûner dans le camp. Après le 
repas, il me présenta le capitaine Georges 
Vlavianos, qui avait autrefois fait partie du 
corps franco-chinois commandé par MM. Gi- 
quel et d'Aiguebelle. 

Chez mon ami Tsao, je fis la connaissance 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 29 

du nouvel ambassadeur du Thibet, Tè, kïn- 
tsaï qui se rendait à son poste avec une 
suite de 80 personnes, et il s'établit entre 
nous les relations les plus courtoises. Comme 
je lui manifestais mon désir de connaître 
Lhassa : — oc Pourquoi, me dit-il, ne parti- 
riez vous pas avec moi ? Vous reviendrez avec 
celui que je vais remplacer et qui quittera 
le Thibet bientôt après mon arrivée. » Malgré 
son insistance et l'envie que j'éprouvais de 
répondre à son invitation, je déclinai ses of- 
fres. J'avais hâte, en effet, d'arriver au Yûn- 
nân, et ce voyage m'aurait beaucoup retardé. 
Tsao me conseillait cependant de ne pas 
partir à cette époque. Afin de passer par le 
camp de Mô-tchang-tchuen, j'étais forcé de 
prendre une route qui n'était pas celle que 
l'on suivait habituellement. Elle m'obligeait 
par la suite à franchir des montagnes exces- 
sivement difficiles et que la présence des 
brigands rendait peu sûres. Voyant que 
toutes ces causes ne peuvent m'engager à 
prolonger mon séjour dans la ville, Tsao me 
remet des lettres de recommandation qui 

doivent me servir sur mon chemin. 

2. 



CHAPITRE III 

I. De Si-ngan au camp du maréchal Mo. — Le mausolée de 
Ma-ouéi-po. État misérable du pays. — IL Du bassin du 
Fleuve Jaune à celui du Fleuve Bleu. Les Tien-chang ou 
Monts célestes. — III. Han-tchong-fou. De cette ville à la 
frontière du Se-tchuen. — IV. 'Le Sè-tchuen. De la fron- 
tière nordàTchong-kïn. Importance commerciale de cette 
province. 



I 



Le 12 novembre 1868, nous quittons Si- 
ngan-fou, pour nous diriger vers le camp de 
Mô-tchang-tchuen, situé à 100 lis de Lan- 
tcheou-fou, la capitale du Kan-sou. Nous 
passons la première nuit à Hien-yang, sur 
la rive droite du Oueï-hô, affluent du Fleuve 
Jaune, auquel il se réunit un peu plus bas. 
Il y a dans les environs les tombeaux des 
anciens princes de la Chine, de ceux surtout 
qui appartenaient à la dynastie des Tang. 

Le lendemain, nous arrivons à Sïn-pïn- 



32 LES ORIGINES 

hien. Non loin de cette ville se trouvent des 
kouang-ling (1). 

30 lis plus loin, à Ma-ouéi-pô, nous pas- 
sons près d'un petit monticule couronné 
d'un mausolée, qui se trouve à droite de la 
route. C'est la sépulture de la célèbre Ma- 
ouéi-pô, petite femme d'un prince de la 
dynastie des Tang. Celui-ci, partant de Si- 
ngan pour combattre dans le Se-tchuen, 
emmena avec lui Ma-ouéi-pô dont il ne pou- 
vait se séparer; mais cette faiblesse déter- 
mina le soulèvement des soldats qui refusè- 
rent de suivre leur maître ainsi accompagné. 
Cependant l'ennemi marchait à grands pas 
sur le Chen-si, et le prince, placé entre son 
amour et son devoir, ne savait auquel obéir. 
Ma-ouéi-pô, tenue au courant de ce qui se pas- 
sait, se dévoua, et, par un héroïque suicide, 
sauva du même coup l'honneur du guerrier 
et la liberté du pays. L'infortunée était d'une 
beauté ravissante; sa mort tragique a servi 
de thème à une pièce de théâtre très popu- 
laire que l'on joue encore aujourd'hui. 

(1) Tombeaux de princes. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 33 

Nous continuons notre route par Ou-kong- 
hien, Fou-fong-hien, Ki-chang-hien et Fong- 
siang-fou. 

Depuis Si-ngan, nous avons fait 420 lis à 
travers un pays ravagé par les musulmans 
venus du nord-ouest (du côté de Kachgar). 
Ce n'étaient que ruines partout. 

On me dit que les cours d'eau sont rem- 
plis de sables aurifères; mais depuis la ré- 
bellion on n'essaie plus d'en tirer parti. Les 
chercheurs d'or ont disparu comme le reste. 

Nous passons un peu plus loin à Hy-tsin- 
tohéou et, le 24 au soir, nous arrivons au 
camp de Mô-tchang-tchuen. Notre dernière 
journée a été rude : ne trouvant pas d'abri, il 
nous a fallu faire 125 lis. 

Mô-tchang-tchuen était un Tartare d'un 
commerce agréable. Ses traits respiraient la 
bonté. Depuis quelques années, il remplis- 
sait les fonctions de vice-roi du Kan-sou, 
dont le titulaire, Tsao, venait seulement d'ê- 
tre désigné. Tsao ne devait venir habiter Lan- 
tchéou, la capitale, que dans quelque temps. 

Je cause avec Mo «de l'état du pays : 
« Toutes les villes fortifiées, me dit-il, ont été 



34 LES ORIGINES 

au pouvoir des rebelles, qui n'ont laissé que 
des ruines derrière eux. » La région est ab- 
solument abandonnée par les habitants; 
c'est à se demander ce qu'ils sont devenus, 
dans le Ghen-si et dans le Kan-sou sur- 
tout (1). Les populations de ces provinces ont 
dans toute la Chine une grande réputation 
de probité et de franchise. Les hommes, 
d'une belle race, ont la taille élevée et l'air 
vigoureux. 

Ayant terminé mes affaires d'armements 
avec Mô-tchang-tchuen, je lui fais une visite 
d'adieu le 8 décembre, veille de mon départ. 



II 



Accompagné d'une escorte que m'a don- 
née le maréchal, je reviens sur mes pas jus- 
qu'à Fong-siang. Si je n'avais voulu passer 
à Han-tchong, j'aurais pu me rendre au Se- 
tchuen par une voie beaucoup plus courte, 
m' embarquant à Lô-yang pour descendre la 

(1) On sait que toutes ces rébellions ont presque entière- 
ment disparu, et que la prospérité est à peu près générale 
aujourd'hui. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 35 

rivière du môme nom jusqu'à Paô-ning-fou. 

Le 14, nous arrivons à Fong-siang, où je 
suis reçu par mon ami Ouéi-tao-taï. 

Il nous faut faire 100 lis le 16 avant de 
trouver un gîte, et nous couchons àTi-hien. 

Le 17, nous nous enfonçons dans la mon- 
tagne pour passer à Paô-ki-hien, épargné par 
les rebelles, et à Où-ki, où je rencontre Té- 
kïn-tsaï. Nous reparlons de Lhassa, et il me 
renouvelle sa proposition dem'emmener avec 
lui. 

Dans les environs de Où-ki, nous remar- 
quons une particularité que l'on retrouve en 
plusieurs endroits dans ces montagnes ; des 
sources forment des ruisseaux à quelques 
centaines de mètres du sommet. 

Le lendemain, en nous dirigeant vers le 
sud-ouest, nous gravissons la chaîne de Tien- 
sa-pien-lîng, qui sépare le bassin du Fleuve 
Jaune de celui du Fleuve Bleu. Le sentier que 
nous suivons est presque à pic. 

Le 18, nous passons à Nan-sin. Le cours 
d'eau que nous longeons va rejoindre à Lo- 
yang le Paô-ning-hô, qui lui-môme se jette 
dans le Yang-tsé à Tchong-kïn. 



36 LES ORIGINES 

Nous continuons notre route à travers les 
montagnes, presque aussi hautes que les 
Tien-sa-pien-lîng. A différentes reprises, 
nous rencontrons des rochers à pic, qu'il 
faut gravir en les contournant, puis redes- 
cendre en côtoyant des précipices de 3 à 400 
pieds de profondeur. On frémit en songeant 
qu'un faux pas, une distraction, peuvent 
vous précipiter dans l'abîme ; et il paraît que 
cela arrive souvent. On me dit que des por- 
tefaix, revenant du Se-tchuen, où ils se sont 
débarrassés de leur fardeau, profitent quel- 
quefois de la solitude de ces montagnes pour 
commettre des crimes. Lorsqu'ils rencontrent 
un voyageur sans escorte et qui leur semble 
avoir de l'argent, ils le dépouillent et l'en- 
voient rouler dans le précipice. 

Il y a des moments où nos mulets sont in- 
capables de nous suivre sans l'aide des con- 
ducteurs. Il faut se mettre à deux ou à trois 
pour les soutenir. Deux de ces malheureuses 
bêtes tombent sous nos yeux dans un ravin, 
où elles sont broyées. 

Le 21 décembre, nous atteignons Lieou- 
pa-tïn, arrosé par un cours d'eau que nous 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 37 

côtoyons et qui est le principal affluent du 
Han. 

Nous passons ensuite à Mâ-tâo. 

Ce chemin est certainement l'un des plus 
mauvais de la Chine. Depuis Paô-ki-hien, 
nous avons franchi pendant sept jours des 
montagnes et des ravins. Autrefois, il exis- 
tait une route assez praticable; mais, lors 
de mon passage, elle avait disparu en plu- 
sieurs endroits sous des éboulements. Au 
lieu de la rétablir, on en avait simplement 
relié les quelques tronçons demeurés in- 
tacts, par un sentier taillé dans le roc. Ce- 
pendant, les courriers du Se-tchuen n'en 
suivent pas d'autre pour aller à Pékin. Ceux- 
ci vont à pied et au pas de course; mais 
ils ne font pas plus de 15 lis chacun. Au 
bout de cette étape ils se relayent, et jainsi, 
jusqu'à la capitale. Le service ne demande 
pas plus de cinq ou six jours. 



III 



Le 24 décembre, nous arrivons à Han- 
tchong, où s'arrête la navigation de la ri- 



38 LES ORIGINES 

vière Han. Par la route directe il y a 1050 
lis depuis Si-ngan ; mais j'en ai fait le double 
pour passer par le Kan-sou. 

Les barques qui viennent d'Han-kéou 
remontent jusque-là sans décharger. Deux 
petits bras se réunissent au-dessus de la 
ville pour former le Han. L'un vient de 
l'ouest et descend dans un lit unique à partir 
de Nien-hien. On peut le remonter pendant 
quelque temps avec de petites barques; 
mais bientôt, au-dessus de Nien-hien, on 
rencontre les petits affluents qui le compo- 
sent. L'autre bras est celui que nous avons 
suivi depuis le versant sud de la grande 
montagne de Fong-siang et qui, à partir de 
Lieou-pa-tïn , descend dans des gorges 
étroites. C'est le bras principal du Han, 
mais il n'est pas navigable. 

Lorsque nous arrivons à Han-tchong, 
nous n'y trouvons que des ruines, ainsi que 
m'en avait bien averti le maréchal Mo. Il ne 
reste plus debout une seule maison; les 
murailles sont en partie détruites. Mon ami 
Ouang-tao-taï loge dans une mauvaise pa- 
gode, restaurée à la hâte et couverte de 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 39 

chaume. La Ville a été ravagée par une 
bande de contrebandiers d'opium venus des 
montagnes de l'Inde et du Thibet pour in- 
troduire cette denrée dans toute la Chine 
par le Se-tchuen. Ils s'unirent aune troupe 
de Nien-féi, et ce fut une femme qui se mit à 
leur tête ; mais cette femme finit par être 
prise et exécutée. 

Avant d'être saccagé, Han-tchong comp- 
tait de nombreux habitants dans ses mai- 
sons construites en pierres et en briques; 
mais aussitôt après l'expulsion des re- 
belles, les populations du Se-tchuen vinrent 
en foule pour repeupler cette localité. 

De toutes les villes de Chine, il en est 
peu dont la situation soit aussi charmante 
que celle d'Han-tchong. La ceinture de 
montagnes, qui l'entoure à une certaine dis- 
tance, ne s'ouvre que du côté de l'est sur la 
vallée du Han. Cette vallée, excessivement 
petite, fournit en abondance des légumes 
et des fruits de toute sorte : noix , châtai- 
gnes, poires, etc.. Pendant mon séjour à 
Han-tchong, mon cuisinier me rapporta du 
marché des carottes énormes et un navet 



40 LES ORIGINES 

qui pesait 4 kilog. 800 grammes ainsi que 
d'autres légumes magnifiques. 

Le 29 décembre, nous quittions Han- 
tchong sur de petites barques pour remonter 
jusqu'à Nien-hien (HO lis) le bras de la ri- 
vière qui se dirige vers l'ouest. Mais, après 
60 lis de navigation, l'eau manque. Il nous 
faut presque traîner nos embarcations, et 
nous prenons des chevaux pour gagner la 
rivière de Lo-yang. 

Le 31 décembre, nous passons devant 
Nien-hien à l'extrémité de la vallée. De ce 
point, on s'enfonce dans la montagne. Au- 
dessus , la rivière se divise en plusieurs 
branches, dont deux sont plus importantes 
que les autres. Nous prenons une de celles- 
là, qui se dirige à gauche, et nous la sui- 
vons jusqu'à Sin-pou-ouen. 

Le 1 er janvier 1869, nous voyageons sous 
de continuelles rafales de neige et nous 
couchons à Taï-kia (85 lis) . 

Le 2, nous arrivons à Yang-pïn-kouang, 
grand village et marché important sur la 
rivière qui, venant de Lo-yang, passe à 
Paô-ning-fou , dont elle emprunte le nom, 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 4i 

et va jusqu'à Tchong-kïn, où elle se jette 
dans le Yang-tsé. C'est à Yan-pïn-kouang 
que les marchandises, venant du Se-tchuen, 
prennent la voie de terre pour être trans- 
portées à Han-tchong. Yang-pïn-kouang est 
à 210 lis de Han-tchong, si l'on suit le cours 
d'eau dont je viens de parler. 

Nous continuons notre route sur une jon- 
que que nous procurent les mandarins. 
Nous franchissons des rapides dangereux, 
étroitement resserrés entre des rochers. 



IV 



Le 3, nous entrons dans le Se-tchuen et 
nous retrouvons des rapides semblables à 
ceux de la veille. Nous sommes au milieu 
de montagnes très hautes, surtout sur la 
rive droite du fleuve ; elles sont boisées dans 
le bas et dénudées vers le sommet, encais- 
sant profondément la rivière. Ce district est 
pauvre; la journée d'un homme se paie 
fr. 30, et même moins pour les travaux 
agricoles. 

Le 4, nous atteignons Kouang-ouen-hien 



42 LES ORIGINES 

après avoir fait 350 lis de navigation très 
dangereuse. Cette localité est connue par 
son charbon de terre, dont l'extraction forme, 
avec l'huile de noix, la principale industrie 
du pays. Là, nous devons quitter la jonque 
qui nous a été donnée à Yang-pïn-kouang; 
le sous-préfet de la ville nous en procure 
une autre et vient nous demander si nous en 
sommes satisfaits. 

Non loin de Kouang-ouen-hien, notre nou- 
velle jonque, en franchissant un rapide, est 
précipitée contre les rochers. L'arrière coule 
immédiatement; mais, par bonheur, l'avant 
demeure suspendu sur les récifs, et nous y 
cherchons un refuge pour nous et nos ba- 
gages mouillés, en attendant les embarca- 
tions qui viennent nous recueillir. 

C'est sur un petit bateau que nous conti- 
nuons notre route jusqu'à Tsao-koa-hien , 
où la rivière reçoit deux affluents qui gros- 
sissent considérablement le Paô-ning-hô. 

Les mandarins de Tsao-koa-hien nous 
ayant prêté une petite embarcation qui doit 
nous conduire jusqu'à Paô-ning-fou (530 lis 
par eau et 307 par terre), nous atteignons 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 43 

cette ville le 9, après avoir passé à Tsen-ki- 
hien; retenus par des brouillards, nous y 
restons jusqu'au lendemain matin. Les man- 
darins nous font un très bon accueil et nous 
donnent une autre jonque pour Nan-pou- 
hien; le préfet nous invite à dîner. — Paô- 
ning-fou est le centre du commerce qui se 
fait avec le haut de la rivière. 

Le 12, nous arrivons à Nan-pou-hien ; où 
on nous donne une autre embarcation qui, 
de nouveau, sera changée à Pang-tchéou. 
Les principaux objets du commerce de cette 
contrée sont : le sel , extrait des puits , qui , 
par milliers, se trouvent de chaque côté de la 
rivière; la cire d'insecte {pèh-là ou coccus 
pèh-là) et la soie, produite par le ver à soie 
du chêne (1). 

Un peu plus loin, près de Sin-tsen-pâ, je 
vais visiter le péh-là-tchu> arbre sur lequel 
vit l'insecte pèh-là (2). 

Nous continuons sur Pang-tchéou et Cheû- 

(1) Le ver à soie du chêne a été introduit en France par 
M. l'abbé Perny et par M. Eug. Simon au commencement 
de 1864. 

(2) Le coccus pèh-là et le pêh-la-tchu (ligustrum) ont été 
envoyés au Jardin des Plantes par M. Eug. Simon en 1863. 



44 LES ORIGINES 

kïn-fou, qui, comme les localités précédentes, 
exportent une grande quantité de soie. Un 
des affluents de la rivière, lequel prend sa 
source dans les environs de Tchen-tou-sèn, 
capitale de la province, permet d'arriver tout 
près de Cheû-kïn-fou, situé à 620 lis par 
eau de Tchong-kïn, avec lequel il fait un 
grand commerce. 

Les jours suivants, nous passons succes- 
sivement à Tïn-yuen-hien , à Hô-tchéou, 
et, le 21, nous arrivons à Tchong-kïn, à 
2105 lis de Yang-pïn-kouang ; mais, la route 
est beaucoup plus courte par terre. Là, j'ap- 
pris que M. Cooper, l'explorateur anglais, 
avait traversé Tchong-kïn un mois aupa- 
ravant. 

Tchong-kïn, au confluent du Yang-tsé- 
kiang et du Paô-ning-hô, est le plus grand 
marché de la Chine Occidentale. C'est jjar 
là que se font les échanges, non seulement 
avec l'intérieur de la province qui ne compte 
pas moins de 40 à 45,000,000 d'habitants, 
mais encore avec les provinces voisines, 
telles que le Kan-sou, le Kouéi-tchéou , le 
Yûn-nân et le Thibet. Durant toute l'année, 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 45 

on a peine à circuler dans les rues, encom- 
brées de monde et de ballots. Les négociants 
de la province passent, dans toute la Chine, 
pour être très fins et très rusés. On leur 
donne l'épithète de rats du Se-tchuen, c'est- 
à-dire « qui ramassent tout ». 

M. Eug. Simon, qui a parcouru le Se- 
tchuen en 1863, a recueilli sur ce sujet des 
renseignements très intéressants. D'après ce 
qu'on lui a dit, c'est au Se-tchuen qu'ont 
pris naissance les premières institutions de 
crédit, non seulement de la Chine, mais peut- 
être du monde entier. Les billets de banque, 
les warrants, les monts-de -piété y seraient 
connus depuis un temps presque immémo- 
rial. L'individu, qui passe pour être le plus 
riche de la Chine, est un habitant du Se- 
tchuen. On lui attribue une fortune d'au 
moins 100 millions. Il possède de très nom- 
breux établissements de monts-de-piété, où 
l'on prête à prix réduits. 

On comprend d'ailleurs que les besoins 
de la civilisation se soient fait sentir de 
bonne heure au Se-tchuen, puisqu'il est 
certain que cette province a été une des 



3. 



46 LES ORIGINES 

plus anciennement peuplées de la Chine. 

Je rencontre à Tchong-kïn deux manda- 
rins, Ly et Kao, envoyés par Tchèn-fou-taï, 
gouverneur du Yûn-nân, qui allaient me 
chercher à Han-kéou. Ils sont chargés pour 
moi d'une dépêche dans laquelle Tchèn, 
après m'avoir exprimé le désir qu'il avait de 
me voir, me prie de me rendre chez lui le 
plus tôt possible, afin que nous puissions 
nous entendre au sujet des armes, canons et 
munitions de toutes sortes, dont il a besoin, 
et il me demande, en outre, d'en remettre 
immédiatement un assortiment à ses envoyés. 
Il m'avertit que ceux-ci doivent recevoir 
une certaine somme du vice-rpi des deux 
Kouang et qu'ils me la remettront; si elle 
ne suffit pas pour solder le compte, l'arriéré 
me sera réglé une autre fois avec une nou- 
velle fourniture. 

En conséquence, j'envoie Ly et Kao à 
Han-kéou avec une lettre pour mon agent 
chinois, dans laquelle je donne à celui-ci 
mes instructions, conformément aux désirs 
du fou-taï. 

Je rencontrai également à Tchong-kïn le 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 47 

liang-taï (intendant général) du Se-tchuen et 
aussi le général en chef Lieou, commandant 
l'armée du Kouéi-tchéou et auquel j'avais 
envoyé quelque temps auparavant l'instruc- 
teur Mesny. Je pus donc finir mes affaires 
avec eux, sans aller jusqu'aux capitales de 
leurs provinces : Tchèn-tou-sèn et Kouéi- 
yang-sèn. 

Rien ne me retenant plus à Tchong-kïn, 
je fais mes préparatifs de départ. 



CHAPITRE IV 

I. De Tchong-kïn à Tchao-tong-fou par Suïe-tchéou-fou. — 
II. Chez les bandits mahométans. — III. De Ouïe-ning- 
tchéou à Yûn-nân-sèn. Encore les bandits. 



I 



Jusqu'ici, j'ai cru intéressant de donner 
quelques détails sur le pays que j'ai traversé, 
car les routes que j'ai prises, tout à fait in- 
connues en 1869, ne sont guère plus connues 
aujourd'hui, surtout celles qui franchissent 
la chaîne de montagnes séparant le bassin 
du Fleuve Jaune de celui du Fleuve Bleu. 
A partir de Tchong-kïn au contraire, l'iti- 
néraire que je parcours ne s'écarte pas de 
celui qu'on suit habituellement. Plusieurs 
voyageurs l'ont décrit; moi-même, j'en ai 
parlé longuement à la Société de Géogra- 
phie et dans beaucoup d'autres publications. 



50 LES ORIGINES 

Je me bornerai donc à de légères indications 
sur la voie qui va de Tchong-kïn à Yûn-nân- 
sèn. 

Nous quittons Tchong-kïn dans une belle 
jonque mandarine que le préfet m'a procu- 
rée. Elle doit nous conduire jusqu'à Suïe- 
tchéou-fou que nous atteignons 810 lis plus 
haut, entre des rives charmantes, formées 
de mamelons cultivés et boisés, où fleuris- 
sent les orangers, les azalées et les camélias. 
Les villes et les villages que nous rencon- 
trons sont très populeux, et on sent partout 
que le pays est riche. 

Suïe-tchéou-fou, au confluent du fleuve 
et de la rivière qui vient de Kia-tïn-fou, dont 
elle prend le nom, fait un très grand com- 
merce avec le sud-ouest du Se-tchuen, le 
Yûn-nân et le Thibet. Les négociants qui 
vont dans cette dernière province remontent 
en barques la rivière de Kia-tïn-fou jusqu'à 
.cette ville et même au-dessus. Les princi- 
paux articles d'importation dans la ville 
sont : la cire pèh-là, la rhubarbe, le musc 
et les plantes médicinales ; le coton en bourre, 
dont la plus grande partie provient des 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 51 

plaines du Hou-pé. Les tissus de laine et 
les tissus de coton sont les principaux objets 
d'exportation à destination des contrées éloi- 
gnées. 

Suïe-tchéou-fou était autrefois la capitale 
des Man-tze, qui ont été refoulés dans les 
montagnes mais qui, de temps en temps, 
descendent dans les plaines pour opérer des 
razzias. Ils trouvent du reste ces razzias 
absolument légitimes. Les Chinois, d'après 
eux, sont des voleurs qui leur ont pris leur 
pays, et ils se font justice comme ils peuvent. 

Au-dessus de cette ville, le fleuve très 
encaissé n'est plus navigable à cause des 
cascades qu'il forme. 

Plusieurs explorateurs ont été arrêtés un 
peu plus haut que Suïe-tchéou-fou, notam- 
ment la mission Sarel et Blakiston, dont il 
a été parlé au commencement de cet ouvrage, 
puis M. Richthofen et M. Cooper. 

Le 8 février, les mandarins de Suïe-tchéou* 
fou nous ayant procuré des chevaux, nous 
nous dirigeons sur Keû-lien-hien par la voie 
de terre. C'est une ville bien située, dans 
une vallée entourée de hautes montagnes. 



52 LES ORIGINES 

On cultive dans les environs un thé d'une 
qualité commune, mais que Ton récolte en 
abondance. Le premier de Tan chinois nous 
surprend à Reû-lien-hien et, à cette occasion, 
la vie est pour ainsi dire suspendue pendant 
trois jours. Nous sommes donc forcés de 
nous arrêter; mais le 12, bien que les fêtes 
ne soient pas terminées, le préfet parvient à 
nous trouver de nouveaux chevaux, et nous 
nous mettons en route. 

Le 13 nous passons la rivière à Lao-ya- 
tan, sur un pont suspendu par des chaînes 
de fer. C'est en cet endroit que la mission 
de M. de Lagrée, fatiguée du voyage dans 
les montagnes, prit des barques et des- 
cendit la rivière jusqu'à Suïe-tchéou-f ou, mal- 
gré le danger de cette navigation. 

Lao-ya^tan, situé au fond d'une gorge 
étroite où coule la rivière du même nom, 
est le siège de la douane frontière du Yûn- 
nân et le seul lieu de passage pour toutes 
les marchandises qui sont à destination de 
cette province, venant de Suïe-tchéou-f ou. 
Le principal commerce d'exportation est 
celui du musc. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 53 

Nous dînons chez les mandarins de la 
douane, dont l'un est l'ami de mon secré- 
taire Ouang, et, après avoir remplacé nos 
chevaux, nous nous dirigeons le lendemain 
sur Ta-kouang-tïn, plusieurs fois saccagée 
par les rebelles et par des populations à 
demi sauvages. 

Cette petite ville ne s'était pas encore 
relevée d'un récent pillage, quand 3 ou 
4.000 bandits profitèrent d'un jour de mar- 
ché pour l'envahir. Ils prirent la citadelle 
et firent main basse sur tout ce qui était 
susceptible d'être emporté : provisions, ob- 
jets de literie, et même les vêtements, dont 
ils dépouillèrent les habitants. Toutefois, 
ces infortunés eurent la vie sauve, à l'ex- 
ception de ceux qui tentèrent de résis»- 
ter. 

Depuis Lao-ya-tan, nous suivons un che- 
min très sauvage, à travers gorges et ra- 
vins. Montant toujours, nous arrivons par 
un mauvais chemin de montagne à Tchao- 
tong-fou, chef-lieu de département, sur un 
plateau fertile qui fournit en quantité des 
fruits de toutes sortes, principalement de 



} ORIGINES 

magnifiques poires fondantes que l'on ex- 
pédie jusqu'à Pékin. 

Les montagnes des alentours renferment 
des mines de zinc et de plomb que l'on 
exploite pour les besoins de Se-tchuen et des 
provinces voisines. Ces métaux valaient ici, 
à l'époque de mon voyage, 7 francs les 60 ki- 
logrammes, et le transport 1 de cette môme 
quantité jusqu'à Lao-ya-tan, c'est-à-dire 
pour un parcours de 370 lis environ, coû- 
tait 8 francs. 

Mon intention était de quitter Tchao-tong- 
fou le 21, et le préfet devait nous procurer 
des chevaux pour nous conduire jusqu'à 
Tong-tchouan-fou, où mourut M. de Lagréi 
mais, au moment de notre départ, j'a] 
prends que les mahométans de Ta-li occu- 
pent le passage au-dessus de cotte ville qui 
ne peut donc plus avoir de communications 
avec la capitale. Immédiatement, je me rends 
chez le préfet, espérant que uous trouve- 
rions peut-être une autre combinaison 
« Vous n'avez qu'une chance d'éviter 
rebelles, me dit-il, c'est de prendre à Ouéi- 
ning-tchéou la route du Rouéi-tchéou ; mai; 



nà 

Se; 

'P- 




DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 55 

pour l'atteindre, il vous faudra traverser 
des bois qui servent de repaire à des ban- 
dits mahométans (!)• Ceux-ci occupent 
dans une vallée un petit village, où vous 
serez obligé de passer la première nuit. » 
Mon interlocuteur regarde cela comme très 
dangereux ; depuis que les rebelles sont ins- 
tallés dans ces parages, personne n'a osé 
traverser leur retraite pour se rendre d'ici 
à Ouéi-ning-tchéou. 

Malgré la désapprobation que le préfet 
donne à mon projet de voyage, je persiste 
à demander des chevaux, résolu à partir en 
dépit des difficultés. 

Voyant que je demeurais inébranlable, il 
fait venir le conducteur des chevaux. Quand 
celui-ci, ignorant les dernières nouvelles ve- 
nues de Tong-tchouan, apprend qu'il s'agit de 
me conduire par un chemin qu'il ne connaît 
pas, il s'effraie et refuse de s'engager. Ce- 
pendant, comme le préfet insiste pour le dé- 
cider et que je lui promets une petite récom- 
pense, il se rend à mon désir et nous partons. 

(1) C'était le reste de la fameuse rébellion du Kouéi-tchéou. 



56 LES ORIGINES 



II 



Après avoir fait 15 lis dans la plaine, nous 
entrons dans le bois, où nous ne voyons 
pas une âme jusqu'à Lieou-chouïe-tsïn, le vil- 
lage mahométan, situé dans un vallon char- 
mant, à 50 lis de Tchao-tong. Les bandits 
qui l'occupaient depuis deux ans étaient à 
bout de ressources, et ils projetaient de 
recommencer une autre expédition, en se 
réunissant aux débris de la grande rébellion 
du Kouéi-tchéou. 

Sur notre route, nous avons trouvé, à fleur 
de terre, du charbon en état d'être brûlé. 

Nous parvenons à nous loger dans une 
maison du village, mais, avant de nous y 
laisser entrer, on nous fait déposer toute la 
viande de porc que nous avons dans nos 
provisions, et on la porte dans une demeure 
inhabitée de l'autre côté de la rue. Pendant 
que nous prenons possession du logis qu'on 
nous a assigné et qui est au fond d'une cour, 
le chef de la maison et son fils, un grand 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 57 

gaillard de vingt-deux à vingt-trois ans, 
me font mille questions sur le but de notre 
voyage. Ils sont persuadés que nous allons 
chez Tchèn, fou-taï du Yûn-nân, pour lui 
fournir des armes qui doivent servir à com- 
battre leurs coreligionnaires de l'ouest; 
aussi ils nous regardent d'un œil soupçon- 
neux; mais moi, payant d'audace : ce Quel 
est donc, leur dis-je, ce Tchèn dont vous 
parlez? — Quoi! vous ne connaissez pas 
le fou-taï du Yûn-nân? — Mais non, com- 
ment voulez-vous que je le connaisse? Je 
suis un étranger qui arrive de Pékin, et 
je vais dans mon pays. On ne m'a rien dit 
de Tchèn; on m'a seulement parlé d'un 
nommé Téou-ouen-tsio, le grand chef de 
Ta-li, qui est en relations avec mes amis 
de l'autre côté du Yûn-nân. » 

Cependant, mes affirmations n'ont pas 
l'air de les convaincre et ils sont là sept ou 
huit, qui regardent mes bagages d'un air de 
convoitise. <sc Ce sont des échantillons 
d'armes, chuchottent-ils entre eux, et il doit 
y avoir aussi de l'argent. » Le plus vieux 
s'adresse alors à moi et, pour m'intimider : 



58 LES ORIGINES 

« Vous savez, me dit-il, que nous serons 
bientôt maîtres de la province et que les 
blancs (1) sont près d'ici. — Je sais seu- 
lement qu'avec ma carabine je puis tuer 200 
personnes en moins d'un quart d'heure. Ainsi, 
malheur à celui qui viendra m'attaquer, 
fût-il blanc, noir ou rouge. » Et comme l'un 
d'eux, prétendant voir mon arme, en tou- 
chait le canon : 

« Le premier qui s'avance, m'écriai-je, 
est un homme mort; après lui, je tuerai le 
second, puis le troisième et ainsi de suite. » 
Et, les tenant enjoué, je les force à sortir, 
et je barricade les deux portes de la pièce , 
dont l'une donne dans une chambre voisine. 
De temps en temps, le fils paraît par celle-ci 
sous un prétexte quelconque; mais, en réalité, 
pour voir si je dors et pour me surprendre 
dans mon sommeil. Tous regardent à travers 
les châssis et les fentes des croisées . 

Mais, assis sur mon lit, la carabine à la 
main, je fais bonne garde toute la nuit pen- 



(1) On appelait ainsi les rebelles musulmans de Tali-fou à 
cause de la couleur de leurs drapeaux et de leurs vête- 
ments. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 59 

dant que mes Chinois dorment. A trois heu- 
res et demie, les bandits, n'espérant plus 
me surprendre se retirent et, au point du 
jour, j'éveille mes hommes. 

Tous les brigands reposaient. Seule, une 
vieille femme était levée et , confidentielle - 
ment, je lui dis pour plus de sûreté que nous 
étions des amis de Téou-ouen-tsio et que 
nous allions chez lui. 

Nous cheminons toute la journée dans des 
bois solitaires, pour arriver Je soir au petit 
village de Té-tan-pô. Nous trouvons les ha- 
bitants ruinés par les mahométans, car une 
bande, plus nombreuse que celle que nous 
venons de quitter, habite à 15 lis de là dans 
un village plus grand que Lieou-chouïe-tsïn . 
Cette bande pille sans cesse ces malheureux. 
Le fils de nos hôtes a été enlevé par ces bri- 
gands, et la famille ne peut donner l'argent 
qu'ils réclament en échange de sa liberté. 
Quand ces misérables apprenaient que les 
infortunés avaient vendu un cochon ou quel- 
que autre objet, ils s'empressaient d'en venir 
réclamer le prix et mettaient les récalcitrants 
en prison. 



60 LES ORIGINES 

Je suis dans l'inquiétude, car je crains que 
les habitants de la maison, où nous avons 
passé la nuit précédente, n'avertissent leurs 
coreligionnaires et que les deux bandes ne 
se mettent à notre poursuite. Cependant, la 
neige, qui n'a cessé de tomber, me rassure 
un peu. 

Nous poursuivons par une route toujours 
solitaire et nous arrivons à Ouïe-ning-tchéou, 
à 210 lis de Tchao-tong, situé au milieu des 
montagnes qui s'élèvent à 1000 mètres en- 
viron au-dessus du grahd lac. Ce lac remplit 
tout le fond de la vallée, et cette contrée est 
la plus pauvre de toute la province du Kouéi- 
tchéou. 

Le tche-tchéou (préfet de 2 e rang) me dit 
que, très près de la voie que nous allons 
suivre, se trouvent des bandits, semblables à 
ceux que j'ai déjà rencontrés, et que depuis 
trois ans aucun voyageur n'a passé par 
Ouïe-ning-tchéou, car on considère comme 
impossible de faire une lieue sans être déva- 
lisé. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 61 



III 



Nous repartons le 25 janvier. A peu de 
distance de notre route, nous apercevons sur 
le haut d'une montagne un camp fortifié, où 
s'est retranchée une troupe de ces bandits. 
Mes gens tirent quelques coups de fusil pour 
les intimider et, comme d'autre part, nous 
nous approchons d'eux, ils s'imaginent que 
nous venons dans le but de les attaquer et 
ripostent à notre feu au moment où nous 
passons le plus près d'eux ; mais leurs armes 
sont mauvaises, et leurs balles ne nous at- 
teignent pas. Je leur réponds en faisant jouer 
mon fusil Peabody ; mes hommes m'imitent, 
et les brigands comprennent qu'ils n'ont qu'à 
rester tranquilles derrière leurs murailles. 

Nous atteignons Tan-tan, gros bourg 
autrefois fortifié et très important par ses 
précieuses mines de cuivre rouge. On y 
trouve à fleur de terre du cuivre natif et du 
charbon d'excellente qualité. L'abondance 
de ces minéraux est la môme jusqu'à Sien- 



LES ORIGINES 

ouïe-tchéou, mais, à cette époque, l'exploi- 
tation de ces mines était interrompue par 
les rebelles qui coupaient toutes les commu- 
nications et pillaient les convois. On parlait 
cependant do reprendre les travaux. 

Le 27, nous arrivons à Sien-ouïe-tchéou 
dont les environs sont occupés par les re- 
belles. 

Le 28, nous couchons à Yen-fou, dépeu- 
plée par l'insurrection. 

Le l° r mars, nous trouvons près de Che- 
li-pou les sources de la rivière de Canton; 
elles forment bientôt un ruisseau, le bras 
principal du Si-kiang. Après avoir arrosé 
la plaine de Kiu-tsïn-fou, celui-ci passe à 
Lang-hien puis à Pô-si, où il reçoit la rivière 
de Kouang-y, rivière qui vient de Sïn-shïn- 
tchéou; ensuite il traverse la plaine de Ha- 
mi-tchéou, où il est grossi par la rivière 
qui sort du lac de Che-pïn et qui arrose la 
plaine de Lin-ngan-fou. 

Nous arrivons le 2 mars à Kiu-tsïn-fou, à 
220 lis de Sien-ouïe-tchéou. Cette ville, 
autrefois importante, est dans une riche 
plaine de 30 lis de large, où on cultive le 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 63 

riz en été et l'opium (1) en hiver. Les vil- 
lages que l'on rencontre, dans cette plaine 
sont entourés d'arbres fruitiers. 

Je trouve, à Kiu-tsïn-fou, Eûl-ta-jên, 
frère du fou-taï du Yûn-nân. Il me prie d'at- 
tendre deux ou trois jours, afin de lui per- 
mettre d'écrire à la capitale pour annoncer 
mon arrivée et afin que son frère soit pré- 
venu au cas où je courrais quelque danger. 
En effet les rebelles assiégeaient en ce 
moment la capitale. Lui-même s'efforce de 
m' être agréable. Il était originaire d'une 
tribu de Lolo, de Si-ling-hien , sur la fron- 
tière ouest du Kouang-si; puis il avait été 
naturalisé Chinois, lui et sa famille, en 
raison des services rendus par son frère, 
le fou-taï actuel du Yûn-nân. Né dans les 
montagnes, il avait conservé le caractère de 
ces montagnards qu'on appelle barbares 
(iferi); il était simple et timide. 

Pour répondre à son désir je reste quatre 
jours à Kiu-tsïn-fou et j'en repars le 6 avec 



(1) Depuis l'introduction de l'opium par les ports ouverts 
au commerce étranger le gouvernement chinois a dû en 
permettre la culture, jusque-là interdite à ses sujets. 



64 LES ORIGINES 

une escorte de 30 hommes qu'il me fournit. 

Au lieu de suivre la route ordinaire 
occupée par les rebelles de l'ouest, nous en 
prenons une autre, plus longue, et nous 
nous dirigeons vers Yé-tchéou, à l'extré- 
mité de la vallée, et vers Leô-liang-tchéou ; 
depuis Sien-ouïe-tchéou, nous sommes sur 
le vaste plateau du Yûn-nân, traversé de 
quelques collines peu élevées. Exception- 
nellement il est tombé beaucoup de neige, 
qui, en fondant, rend les chemins très mau- 
vais. 

Le 8, nous couchons au petit village de 
• Tien-ou-kouang. Les environs deviennent 
un peu plus accidentés. 

Le 9, nous atteignons Ning-liang-hien, 
admirablement situé dans une plaine très 
riche, où coule la rivière de Canton. Cette 
petite ville a été prise et reprise plusieurs fois. 

Dans la soirée arrive, commandée par un 
petit mandarin civil, une escorte de 35 
hommes que le fou-taï du Yûn-nân envoie 
au-devant de moi et, dès le lendemain, je 
renvoie celle qui m'avait accompagné jus- 
que-là. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 65 

Le 10, nous passons au village de Tan- 
tse, près d'un lac qui s'étend très loin 
entre les collines, et d'une source d'eau bouil- 
lante; cette source forme un ruisseau, suf- 
fisant pour faire tourner un moulin. 

Nous couchons à Rïn-tien et, le lende- 
main 11 mars, nous arrivons enfin à Yûn- 
nân-sèn. Nous avons fait 390 lis depuis Riu- 
tsïn-fou. 



4. 



CHAPITRE V 

I. Arrivée à Yûn-nân-sèn. Investissement de la ville. — 
IL Deux mots sur la rébellion musulmane. — Le maréchal 
Ma. — III. Les mandarins accueillent mon projet. — IV. De 
Yûn-nàn-sèn à Han-kéou. Toujours les bandits. 



I 



Quand j'écris que nous arrivons à Yûn- 
nân-sèn, je veux dire que nous touchons 
presque aux portes de la ville , mais nous 
ne les franchissons qu'après avoir couru quel- 
ques nouveaux dangers. 

La ville, en effet, est assiégée et sur le 
point d'être investie par les rebelles. Une 
seule voie d'accès est demeurée libre ; elle 
est gardée par les Impériaux. Malgré cela, 
les rebelles se sont emparés de villages et 
de pagodes échelonnés à 4 ou 500 mètres de 



68 LES ORIGINES 

cette route, et de là, ils tirent sur nous. Heu- 
reusement, leurs fusils ne portent pas loin ; 
pourtant, quelques balles sifflent à nos oreil- 
les, et Tune d'elles vient frapper en pleine 
poitrine un des hommes de l'escorte du fou- 
taï. Ce jeune homme mourut de sa blessure 
le lendemain; c'était le fils d'un mandarin 
militaire tué lui-même par les blancs. Tchèn, 
s'intéressant à l'orphelin, l'avait pris dans son 
escorte personnelle et l'avait même adopté . 

En arrivant à Yûn-nân-sèn, je me rends 
au logement que \efou-taï nous a fait pré- 
parer et qu'il a meublé avec des meubles, 
provenant, pour la plupart, de son propre 
palais. Intérieurement, les parois sont ten- 
dues de soie. 

Le lendemain de mon entrée dans la ville, 
je vais voir le vice-roi, puis le fou-taï et 
tous les hauts fonctionnaires qui me font 
un accueil des plus bienveillants. Le jour 
suivant, Tchèn et les autres mandarins vien- 
nent me rendre ma visite, et le vice-roi, 
étant souffrant, se fait remplacer par le gé- 
néral Où. 

Parmi les hauts fonctionnaires , maî- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 69 

très du pouvoir à l'époque où nous som- 
mes, nous nommerons, en premier lieu, le 
vice-roi Lieou. Nouveau venu dans la pro- 
vince il s'en remettait pour la direction des 
affaires au fou-taï Tchèn et au maréchal Ma. 

Nous dirons deux mots de ce dernier en 
parlant des rebelles. 

Nous citerons ensuite le fou-taï Tchèn- 
yu-ying qui, nous l'avons indiqué plus 
haut, était originaire d'une tribu de Lolo, 
dans les environs de Si-ling-hien (frontière 
ouest du Kouang-si). Vers 1856, il se mit à 
la tête des montagnards, ses compatriotes, 
pour combattre les Taï-ping ; il les empêcha 
ainsi de pénétrer dans le Yûn-nân. 

Pour le récompenser de si grands services, 
il fut naturalisé Chinois, lui d'abord, puis 
toute sa famille. Enfin il arriva au grade de 
mandarin civil sans toutefois perdre son com- 
mandement militaire. C'est ainsi qu'un ordre 
de Pékin lui confia le soin de pacifier l'ouest 
de la province tandis que le centre et le sud- 
est étaient confiés au maréchal Ma. 

Ce qui donnait un attrait particulier à 
cette figure du fou-taï, c'est qu'il avait con- 




LES ORIGINES 
serve quelques uns des traits de ces mon- 
tagnards dont il était issu. Travailleur, te- 
nace, cruel et très habile il n'avait cepen- 
dant pas vis-à-vis des Européens la défiance 
habituelle des mandarins; d'ailleurs extrê- 
mement poli et me traitant toujours de a frère 
aîné », je n'eus jamais avec lui que de très 
bons rapports. 

Le 15, nous apprenons que les rebelles se 
sont emparés de Yang-ling et ont massacré 
la majeure partie de la population, qui s'était 
déclarée pour les Impériaux. 

Une fois maîtres de cette place, les insur- 
gés occupent, non loin de Ning-liang, la 
route de Yûn-nân-sèn, par laquelle nous 
sommes venus, et, du 15 au 30 mars, il est 
impossible d'avoir aucune communication 
avec le Se-tchuen et, par conséquent, avec 
le reste de la Chine. 

Pourtant, les Impériaux font tout ce qu'ils 
peuvent pour reprendre possession de la 
route. Leurs soldats sont divisés en deux 
corps, dont l'un est commandé par le ti-taï 
(maréchal) Ma, et l'autre par le fou-taï. De 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 71 

Yûn-nân-sèn, on envoie des renforts considé- 
rables; la ville se trouve ainsi privée d'une 
bonne partie de ses troupes, et celles qui 
restent sont très mal armées. Si les rebelles 
avaient été assez audacieux pour l'attaquer 
alors, ils s'en seraient probablement emparés . 
Cet état de blocus n'empêche pas mes 
négociations avec le fou-taï et le maréchal 

• 

Ma, Il est convenu que j'enverrai à tous les 
deux des canons, des fusils nouveau système 
et des munitions de toutes sortes. Je dois 
aussi adresser des Européens à Tchèn afin 
que ceux-ci enseignent aux troupes le manie- 
ment de ces nouvelles armes, et je promets 
aux mandarins que, grâce à ces mesures, 
ils ne tarderont pas à être débarrassés des 
musulmans de l'ouest. « Si vous suivez mes 
conseils, leur dis-je, d'ici trois ans toute la 
province sera pacifiée. » 



II 



Peut-être est-il bon de noter ici que la 
rébellion, dont il est question, a commencé 
vers 1855 par un conflit. Ce conflit éclata 



72 LES ORIGINES 

entre les musulmans et les habitants à l'oc- 
casion des mines d'or que les premiers vou- 
laient exploiter au mépris des lois chinoises 
et au détriment des populations auxquelles 
le territoire appartenait. Tchân-sïn-gô, qui 
était alors fou-tai\ fit une proclamation au 
peuple pour l'engager à exterminer les 
mahométans. Ce fut là le signal d'un affreux 
massacre. Il y eut 20.000 victimes dans 
la capitale et les faubourgs, mais les re- 
présailles furent également terribles. Mâ- 
hien, un musulman, né à Kouang-y, dépar- 
tement de Lin-ngan-fou, se mit à la tête de 
ses coreligionnaires du sud et du centre; 
pénétrant dans les villes et les villages, il 
fit périr plus d'un million de personnes. 
Il se plaisait à le raconter lui même. Les 
Chinois étaient si épouvantés, qu'ils n'osaient 
se défendre. 

Mâ-hien, maître d'une partie de la pro- 
vince, allait s'emparer de la capitale quand 
les Impériaux consentirent à traiter. Ma céda 
à leurs propositions, mais à la condition 
qu'il disposerait des forces du Yûn-nân, 
comme garantie des promesses faites. En 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 73 

outre, il se chargeait d'apaiser la rébellion, 
car, malgré la soumission de leur chef, les 
musulmans de l'ouest voulaient continuer la 
lutte. 

C'est ce même Mâ-hien qui, sous le nom 
officiel de Mâ-yu-long, fut nommé plus tard 
ti-taï du Yûn-nân. Il occupait ce poste en 
1869 et c'est de lui que nous parlons sous 
le nom de maréchal Ma. 

Toutefois, l'état de guerre, dans lequel on 
vivait depuis ces événements, avait forcé- 
ment interrompu l'exploitation des mines de 
toute nature, au grand regret des popula- 
tions, et on attendait, pour la reprendre, que 
le calme fût rétabli. 



III 



Pendant tout mon séjour à Yûn-nân-sèn, 
j'eus de longues et fréquentes causeries avec 
Tchèn, qui jouissait dans sa province d'une 
autorité incontestée. 

Nos entretiens roulaient spécialement sur 
l'objet qui me tenait le plus à cœur et qui se 
rapportait directement au but que je n'avais 



74 LES ORIGINES 

cessé de poursuivre. J'essayais de faire com- 
prendre à mon interlocuteur l'importance 
qu'il y aurait, pour sa province, à créer une 
voie, qui, à travers le Tong-kïn, mettrait le 
Yûn-nân en communication avec la mer et, 
de là, avec Saigon et les ports ouverts au 
commerce étranger. La réussite de cette 
entreprise devait diminuer, dans une large 
mesure, le prix de transport du cuivre. 

De Mon-tze à Canton (port le plus rap- 
proché), il était, à cette époque, de 88 francs 
pour 60 kilogrammes, y compris les frais 
do douane (1). 

Le fou-taï comprenait clairement ces avan- 
tages, et, lorsque je lui parlais d' entrepren- 
dre l'exploration du fleuve qui traverse le 
Tong-kïn il approuvait mon projet. 

Mais cette tentative était pour le moment 
impossible. D'abord, la présence des rebelles 
rendait mon voyage impraticable; puis, 
avant tout, pour le succès même de nos 

(1) J'ajoute quo, si les richesses minérales du Yûn-nân 
n'ont pas encoro été exploitées, môme aujourd'hui, c'est uni- 
quomout pour dos raisons politiques, dans lesquelles je n'ai 
pas à outrer ici, mais qui no doivent plus rester longtemps 
un obstacle sérieux. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 75 

projets, il fallait travailler à la pacification 
du pays, c'est-à-dire commencer par ren- 
forcer au plus vite les armements du Yûn- 
nân. Je n'avais donc qu'une chose à faire : 
reprendre immédiatement le chemin d'Han- 
kéou, afin d'exécuter les commandes que 
j'avais reçues. 

Mais il resta convenu avec Tchèn et les 
autres, mandarins, qui tous partageaient 
mes vues, que je reviendrais aussitôt que 
l'ordre serait rétabli, et que je m'assurerais 
alors s'il était possible d'établir entre Mang- 
hâo et la mer des communications suffisantes 
par le Tong-kïn. 

En attendant, le vice-roi et le fou-taï me 
donnèrent des lettres de crédit pour le vice- 
roi des deux Kouang (Kouang-si et Kouang- 
tong), qui devait rembourser les armes que 
j'allais envoyer. 



IV 



Après avoir fait mes adieux aux manda- 
rins et avoir reçu leurs cadeaux, consistant 
en provisions de bouche, surtout en thés 



76 LES ORIGINES 

du Yûn-nân et de Pou-eûl, je me remets 
en route le 2 avril. Deux mandarins mili- 
taires, chargés de ramener les instructeurs 
européens et les armements promis, et 
d'autres mandarins qui se rendaient à Pékin, 
partent avec nous. Le fou-taï me donne 
encore jusqu'à Kiu-tsïn-fou, une escorte de 
30 hommes. Notre caravane est donc nom- 
breuse. 

Nous passons la première nuit à 35 lis de 
la capitale, au petit village de Chouïe-hè- 
tze, incendié par les rebelles quelques jours 
auparavant. Une pagode, dont les murailles 
restent seules debout, nous sert de gîte. 

Arrivés à Kiu-tsïn-fou, nous retrouvons 
le frère du fou-taï qui veut absolument offrir 
un dîner en mon honneur. Il me donne une 
escorte, destinée à remplacer celle de son 
frère et à me conduire jusqu'aux frontières 
du Kouéi-tchéou. 

En repassant à Tan-tan, je m'écarte lé- 
gèrement de ma route pour visiter un haut 
fourneau de cuivre rouge, le seul qu'on eût 
rétabli dans ces parages; les rebelles les 
avaient tous détruits* Le coke qui l'alimente 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 77 

se fait avec du charbon de terre, extrait à 
quelques centaines de mètres au dessus, et 
le minerai se prend à côté. 

Toutes les montagnes depuis Tong-tchouan- 
fou jusqu'à Tan-tan, d'une superficie de 500 
lis de long sur 300 de large, sont très riches 
en minerai de cuivre. 

Au village de Ko-teou, nous trouvons 
quelques mandarins voyageurs, que la 
crainte des rebelles retient ici depuis plu- 
sieurs jours. On nous dit, en effet, que des 
bandits, campés sur la montagne, — ceux- 
là même avec lesquels j'ai échangé quel- 
ques coups de feu en allant à Yûn-nàn-sèn, 
— arrêtent les passants. Mais, décidé à ne 
pas m'attarder, je déclare mon intention de 
partir le lendemain matin, et j'invite ceux 
des mandarins qui le voudraient à se join- 
dre à nous. Notre nombre intimidera les 
insurgés. 

Ma proposition est si bien agréée, que 
notre caravane s'est grossie de 300 hommes, 
lorsque, le 17 avril, au point du jour, nous 
quittons Ko-teou. 

Nous gravissons la montagne en suivant 



78 LES ORIGINES 

une route qui passe à 400 mètres environ du 
camp des musulmans. Quand les rebelles aper- 
çoivent de loin cette longue file d'hommes 
qui approchent, ils croient qu'on vient les 
attaquer et arborent leurs pavillons. Une 
grande agitation se produit parmi eux ; nous 
entendons leurs cris et les encouragements 
bruyants qu'ils se donnent les uns aux autres. 
Au moment où nous passons juste en face 
de leur camp, ils nous envoient quelques 
balles; mais elles arrivent à peine jusqu'à 
nous, et celles que nous leur adressons ne 
leur laissent aucun doute sur la portée de 
nos armes; ils se décident à ne plus nous 
inquiéter. 

Un certain nombre de mandarins, d'entre 
ceux qui s'étaient joints à nous depuis Ko- 
teou et qui se trouvaient en queue de la 
colonne, s'arrêtent aux premiers coups de 
feu des musulmans, tandis que la tête de la 
caravane continue d'avancer. Nous voyant 
déjà loin, ils n'osent plus passer devant le 
camp : je fais alors volte-face avec mes gens 
pour les chercher, et ils reprennent leur 
chemin sous notre protection. Pendant cette 



DE LA QUESTION DU TONG^KIN- 79 

petite manœuvre, les bandits ne bronchent 
pas. 

Le 17 mai, nous arrivons à Ouéi-ning- 
tchéou, où j'apprends que les brigands de 
Lieou-chouïe-tsïn, chez lesquels nous avons 
passé une nuit, se sont réunis à d'autres 
bandes et continuent leurs brigandages. 
Ils n'ont pas encore quitté les environs; 
mais ils rayonnent de Ouéi-ning-tchéou à 
Tchao-tong, où ils pillent tous les voya- 
geurs. 

A Ouéi-ning-tchéou, nous continuons à 
suivre la route mandarine, qui va directe- 
ment du Yûn-nân au Se-tchuen. C'est le 
véritable chemin pour aller à Pékin. On se 
rappelle que l'insurrection nous avait empê- 
chés de le prendre en venant. 

Sans m'attarder à le décrire, je dirai seu- 
lement qu'il me ramena à Han-kéou, où j'ar- 
rivai le 21 mai 1869. 



CHAPITRE VI 



I et IL Voyage à Canton. Deuxième voyage au Yûn-nàn. 
Les premiers effets de la pacification. — III. Approbation 
des autorités du Yûn-nàn en faveur de mon projet. Re- 
fus d'ajourner mon voyage. — IV. Du camp du maréchal 
Ma jusqu'au Fleuve Rouge. Lâo-kaï. — V. Pavillons Noirs 
et Pavillons Jaunes. — - VI. Retour auprès du maréchal. 
— VIL Je rends compte de ma mission. Enthousiasme gé- 
néral. Négociations et retour à Han-kéou. 



I 



Je ne m'arrêtai à Han-kéou que quarante- 
huit heures, c'est-à-dire le temps de faire 
mes visites, et je partis pour Canton dans 
le but d'encaisser l'argent que le vice-roi 
de la province devait me rémettre pour le 
compte des mandarins du Yûn-nân. 

Je trouvai précisément à Canton, sur les 
canonnières du vice-roi, deux canonniers 
brevetés : un français, M. MorenetM. Cyria- 
que, un grec qui avait fait partie du corps 



82 LES ORIGINES 

franco-chinois. Je les emmenai à Han-kéou 
pour les envoyer au fou-taï comme instruc- 
teurs. Ils partirent, en effet, avec les deux 
mandarins du Yûn-nân, auxquels je remis 
les armements demandés. 

En juin 1869, j'avais aussi engagé à Han- 
kéou M. Emile Rocher, qui devint plus tard 
consul à Mon-tze (1) ; mais, comme il dési- 
rait se perfectionner dans Fart de la fon- 
derie, je l'engageai à aller compléter ses 
études à l'arsenal de Fou-tchéou , créé par 
MM. Giquel et d'Aiguebelle. Je ne l'emme- 
nai donc avec moi au Yûn-nân que l'année 
suivante. 



II 



Les armes et les instructeurs envoyés au 
Yûn-nân avaient fait merveille, et l'insur- 
rection était presque étouffée, lorsque, le 
15 octobre 1870, je quittai Han-kéou, bien 
fermement résolu cette fois à explorer le 
Tong-kïn. 

(1) M. Rocher fut chargé en 1895 de diriger la mission 
Lyonnaise dans l'Extrême-Orient. Il vient de rentrer à Paris. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 83 

Deux autres mandarins du Yûn-nân en- 
voyés par le fou-taï et par le ti-taï pour 
chercher celles des armes que je n'avais pu 
expédier la première fois, ainsi que M. Ro- 
cher, partirent aussi en même temps que 
moi. 

J'adressai plus tard au Yûn-nân M. Far- 
geau, maître fondeur, M. Bégault, maréchal 
des logis chef d'artillerie de marine, et 
M. Légier, canonnier breveté. 

En sortant d'Han-kéou, nous avons re- 
monté le Yang-tsé jusqu'à Tchong-kïn. 
Cette voie ayant été décrite par plusieurs 
voyageurs qui ont visité le Se-tchuen à di- 
verses époques, il me semble inutile d'y 
revenir ici. 

A Tchong-kïn, où j'arrivai le 8 décem- 
bre, j'allai voir tous mes anciens amis. On 
nous invita le 11 à un banquet offert aux 
licenciés qui se rendaient à Pékin pour 
passer leur doctorat. Les routes étant in- 
terceptées par les rebelles, ces examens 
n'avaient pas eu lieu depuis longtemps; 
aussi les candidats étaient-ils plus nombreux 
que d'habitude. Il y en avait de tout âge, 



84 LES ORIGINES 

notamment un vieillard de soixante-treize 
ans; d'autres paraissaient avoir de quarante 
à cinquante ans. 

Pendant mon séjour à Tchong-kïn, j'eus 
le plaisir de rencontrer le général Lieou-ta- 
jen, sous les ordres duquel servait Mesny, 
déjà cité plus haut et dont les services étaient 
très appréciés du général. Ce dernier était 
de passage, de retour du voyage qu'il avait 
fait pour présenter ses hommages au vice- 
roi du Se-tchuen. 

Nous quittons Tchong-kïn le 20 décem- 
bre. Nous suivons le Yang-tsé jusqu'à La-ki, 
puis la petite rivière de Yuen-ning-hô, et à 
Yuen-ning-hien nous prenons la voie de terre. 

Notre caravane, qui se compose de 100 
coolies et de 150 chevaux , est trop nom- 
breuse pour que nous puissions trouver fa- 
cilement des gîtes suffisants. Aussi sommes- 
nous divisés en trois groupes, puis en deux 
seulement, à partir de Ouéi-ning-tchéou. 

Cette route est celle que j'avais déjà 
prise lors de mon retour de Yûn-nân-sèn ; 
mais, cette fois-ci, je la trouvai complète- 
ment débarrassée des rebelles. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 85 

En effet, une expédition générale avait 
été organisée contre eux à la suite du vol 
d'un convoi d'argent pour le Yûn-nân et de 
l'assassinat du mandarin qui l'accompa- 
gnait. Peu de temps après mon dernier pas- 
sage, les bandes de pillards mahométans, 
que nous avons déjà appris à connaître 
mais qui n'avaient rien de commun avec la 
rébellion organisée, — sauf peut-être qu'ils 
profitaient des désordres de la guerre pour 
se livrer à leurs brigandages, — tous ces 
groupes, s'étaient réunis au nombre d'en- 
viron 4.000 hommes. Ils allaient se ravitail- 
ler du côté du Se-tchuen et ils se dérobaient 
toujours si bien dans les montagnes qu'il 
était impossible de les prendre. Le Se-tchuen 
et le Yûn-nân s'entendirent donc pour ex- 
terminer ces malandrins. Les soldats du 
Yûn-nân n'avaient d'autre expédient, pour 
en finir, que d'aller détruire les repaires et 
d'emmener prisonniers les femmes et les en- 
fants. Les armes que j'avais envoyées fu- 
rent d'un grand effet dans cette équipée que 
conduisit le fou-taï en personne. 

Je pus constater, lors de mon passage, 



86 LES ORIGINES 

les bons résultats de cette battue. Là, où 
auparavant il n'y avait que des terres in- 
cultes et désolées, s'étendaient à cette heure 
des champs de maïs, de pommes de terre et 
de sarrasin, sillonnés de chemins paisibles. 

Des mesures également énergiques, ainsi 
que le nouveau matériel de guerre et les 
instructeurs envoyés au Yûn-nân avaient 
obtenu déjà des succès importants contre 
la grande rébellion musulmane, lorsque, le 
31 janvier 1870, je me retrouvai dans la ca- 
pitale du Yûn-nân. L'insurrection était aux 
trois quarts détruite dans la province et on 
cernait sérieusement les rebelles du côté de 
Ta-li, la capitale de Téou-ouen-tsio et le 
centre de tout le soulèvement. 

Je dois ajouter que, dans le sud-est, des 
rébellions partielles étaient nées de la 
grande révolte. Quelques peuplades, après 
s'être défendues elles-mêmes contre les mu- 
sulmans, s'étaient constituées en petits 

F 

Etats indépendants et refusaient de recon- 
naître l'autorité impériale. Mais ces groupes 
réfractaires ne tardèrent pas à faire leur 
soumission. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 87 



III 



En arrivant à Yûn-nân-sèn, je ne trouvai 
d'entre les trois hauts fonctionnaires que le 
seul vice-roi. Il me fallut donc aller rejoin- 
dre le fou-taï devant Tchïn-kiang, dont il di- 
rigeait le siège. J'emmenai avec moi M. Ro- 
cher pour le présenter à Tchèn. 

Dès mes premières entrevues avec le fou- 
taï, il fut de nouveau question dans nos cau- 
series des richesses minéralogiques du pays, 
et je rappelai que le but de mon voyage 
était uniquement de tenter l'exploration du 
Tong-kïn, Tout en étant favorable à mes des- 
seins, mon interlocuteur s'efforçait de m'en 
faire ajourner l'exécution, m'objectant que 
la plupart des contrées que j'avais à traverser 
ne reconnaissaient pas encore l'autorité de 
la capitale; par conséquent ses lettres de 
recommandation ne me seraient d'aucune 
utilité, mais dans un an, tous ces pays 
auraient de gré ou de force fait leur sou- 
mission. Attendez donc, me disait-il, la com- 
plète pacification, et alors avec les es- 



88 LES ORIGINES 

cortes que nous vous donnerons, ce voyage 
sera pour vous beaucoup moins périlleux. » 
Mais, à toutes ces raisons, j'opposais ma 
ferme intention de partir immédiatement 
malgré les obstacles. 

Je pris congé de Tchèn et, après avoir 
passé de nouveau dans la capitale, je m'a- 
cheminai sur Tong-kéou près du lac Tong- 
haï et sur la route même du Tong-kïn. Cette 
localité était assiégée par le maréchal Ma. 

Pendant mon premier séjour à Yûn-nân- 
sèn, j'avais eu très peu de relations avec le 
maréchal. D'abord le fou-taï, très jaloux de 
ses prérogatives, voulait tout faire par lui- 
même; c'est ce qui m'empêcha d'entrer dans 
une grande intimité avec Ma, ti-taï. N'ou- 
blions pas que l'ancien chef de la résistance 
musulmane était, à l'époque de mon précé- 
dent voyage dans une situation assez péni- 
ble, par suite de la défection d'une partie 
de ses troupes qui venaient de passer dans 
le camp de Téou-ouen-tsio. En 1870, il 
commençait, par exemple, à recouvrer tout 
son prestige. 

Me voyant résolu à me rendre auprès du 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 89 

maréchal, Tchèn écrivit dans ce sens à ce- 
lui-ci : ce M. Dupuis veut absolument aller 
ce immédiatement au Tong-kïn, malgré le 
« danger qu'il y rencontrera ; faites vos ef- 
« forts pour le convaincre d'ajourner et, s'il 
« lui arrive quelque chose, c'est vous qui 
« en aurez la responsabilité, » 

Le ti-taï ne me cacha pas qu'il était très 
partisan de mes projets. Mais désirant agir 
suivant les vues de Tchèn, il me conseillait 
d'attendre pour effectuer mon voyage. 

Alors, j'essayai encore d'un autre côté : 
J'envoyai au vice-roi mon secrétaire Ouang, 
chargé d l obtenir des lettres de recommanda- 
tion. J'ai dit plus haut que le vice-roi était 
nouvellement arrivé dans la province et psu 
au courant des affaires ; j'espérais que ce se- 
rait précisément une chance de succès. Mais, 
probablement, des avertissements de Tchèn 
avaient précédé mon message, car je ne pus 
rien obtenir de ce côté non plus. 

Le vice-roi répondit à Ouang que, dans 
tout le parcours du voyage projeté, je ne 
traverserais pas] un seul pays reconnaissant 
l'autorité de la capitale, et que, dans ces 



90 LES ORIGINES 

conditions, ses recommandations me seraient 
plutôt nuisibles qu'utiles. 

En même temps, le vice-roi écrivait au ti- 
taï de me retenir le plus longtemps possible 
auprès de lui, car, disait-il : « Si M. Dupuis 
ce partait avant la pacification du pays et qu'il 
« lui arrivât malheur, les étrangers ne man- 
cc queraient pas de me reprocher de l'avoir 
« laissé s'exposer imprudemment. » Il finis- 
sait, comme le fou-taï, en disant au ti-taï : 
« Si vous ne parvenez point à le détourner 
« de son voyage, c'est sur vous que je lais- 
« serai peser toute la responsabilité. x> En 
outre, afin de donner plus d'importance à 
sa lettre, il dépêcha vers le maréchal un 
mandarin particulier, chargé de la commen- 
ter de vive voix, en insistant sur la gravité 
de son contenu. 

Ma usa de tous les moyens pour suivre les 
intentions du vice-roi, et l'intérêt qu'il me 
témoigna en cette circonstance me toucha 
profondément. 

Mais rien ne put me persuader : J'étais 
décidé à juger des difficultés par moi- 
même. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 91 

Mon secrétaire Ouang, partageant l'avis 
du vice-roi et du maréchal, joignait ses sup- 
plications aux leurs pour me faire retarder 
mon voyage. En effet, ils ne voulaient ob- 
tenir qu'un simple ajournement, car tous 
approuvaient grandement mon projet. 

Enfin, en dépit de leurs objections, je fis 
mes préparatifs de départ. 

Au moment où j'allais prendre congé de 
Ma, celui-ci, comprenant que j'étais inébran- 
lable, revint sur sa détermination et me 
donna quelques lettres pour des hommes qui 
étaient ses adversaires mais qui avaient été 
ses amis et qui peut-être s'en souviendraient. 
C'étaient les phefs de Tong-haï, d'Ha-mi- 
tchéou, de Ta-tchouang et de Mon-tze. Il 
m'en donna aussi pour le chef des Paï-y de 
Sïn-kaï. 

Enfin, il me fit accompagner d'une escorte 
de 30 hommes, commandée par un petit 
mandarin militaire, et il m'adjoignit en outre 
un mandarin civil chargé de le représenter, 
et dont l'expérience pouvait me servir, car il 
avait visité Sïn-kaï, sur la frontière du Tong- 
kïn. 



92 LES ORIGINES 



IV 



Ainsi accompagné, je me mis en route. 

J'ai déjà publié plusieurs fois l'itinéraire 
de ce voyage avec tous ses détails, entre 
autres, dans le Bulletin de la Société de 
Géographie des mois de juillet et août 1877, 
et on a pu voir quelles étaient les immenses 
richesses minérales de ce pays. Je n'y re- 
viendrai donc pas dans ce volume. 

A Mon-tze, je laisse l'escorte du maréchal 
Ma, ainsi que mon secrétaire Ouang et mon 
personnel, qui ne veulent pas aller plus loin. 
Au delà de cette ville, la dernière importante 
du Yûn-nàn, ce n'était plus pour eux la 
Chine, c'était l'inconnu. Ils auraient encore 
pu aller jusqu'à Mang-hâo et y attendre mon 
retour; mais les fièvres qui régnent dans 
cette ville et la proximité des rebelles de 
Lâo-kaï les effrayaient ; ils préférèrent donc 
de toutes manières rester à Mon-tze. 

Je continue sans eux ma route vers le 
Fleuve Rouge, suivi du mandarin civil repré- 
sentant le maréchal Ma, d'une escorte de 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 93 

80 hommes et de deux guides que m'a don- 
nés Tchang-lâo-pan, le chef de Mon-tze. 

A Mang-hâo, nous nous embarquons sur le 
Fleuve Rouge et nous descendons jusqu'à 
Sïn-kaï, où je m'arrête pour entretenir Yang- 
ming, ancien ami de Ma et chef des Paï-y ; de 
la vallée du Fleuve Rouge, depuis Mang-hâo 
jusqu'à Lâo-kaï. — C'était dans cette région 
que nous avions résolu de commencer l'ex- 
ploitation des mines; aussi je voulais inté- 
resser Yang-ming à notre entreprise et lui 
démontrer le grand avantage qui en ressor- 
tirait pour le pays placé sous son comman- 
dement. 

A Lâo-kaï, je m'arrête encore pour voir le 
chef des Pavillons Noirs, Lieou-yuen-fou, 
celui-là même avec lequel la France eut plus 
tard des démêlés. — Après lui avoir dit que 
j'avais reçu des mandarins du Yûn-nân la 
mission d'explorer le Fleuve Rouge, afin 
d'ouvrir une voie de communication entre 
leur province et la mer, je m'efforçai de lui 
faire comprendre que, sans chercher com- 
ment il était devenu le chef de la contrée, 
nous lui assurerions à lui et aux siens le 



94 , LES ORIGINES 

moyen de vivre d'une façon régulière. Nous 
procurerions du travail à tous, mais à la con- 
dition qu'il ne mît aucun obstacle au libre 
parcours du Fleuve Rouge, sur le territoire 
placé sous sa domination. Par exemple, si lui 
et ses partisans cherchaient à contrarier nos 
desseins, on les ferait disparaître, dût-on oc- 
cuper Lâo-kaï. J'insistai sur ce point que, 
depuis quelque temps, le fou-taï avait résolu 
de prendre cette ville, car il était las des 
brigandages des Pavillons Noirs, mais que 
notre projet d'ouvrir le Fleuve Rouge avait 
modifié ses intentions. J'étais donc chargé de 
lui dire de la part des mandarins du Yûn-nân 
que si lui et les siens rentraient dès aujour- 
d'hui dans le devoir, ils rachèteraient ainsi 
leurs anciens méfaits. Le fou-taï lui-même 
demanderait leur grâce à Pékin, et il se 
faisait fort de l'obtenir. Alors ils pourraient 
revenir dans la patrie, et leurs cendres repo- 
seraient à côté des cendres de leurs an- 
cêtres. 

Lieou-yuen-fou n'avait pas au fond 
grande envie de changer d'existence ; mais, 
forcé pour ainsi dire de se rendre à mes rai- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 95 

sons, il me promit de se conformer aux in- 
tentions des autorités du Yûn-nân. 



Il serait bon, avant d'aller plus loin, d'é- 
tablir en deux mots l'origine et la condition 
actuelle des groupes rebelles dont il vient 
d'être question. 

Les Pavillons Noirs étaient une ancienne 
bande des Taï-ping, que le fou-taï avait au- 
trefois combattus dans le Kouang-si et qui 
s'était réfugiée au Tong-kïn, sous la con- 
duite d'un de leurs principaux chefs, nommé 
Oua-tson. A la tête de 3 ou 4.000 hommes, 
celui-ci parcourut la partie nord-est jusqu'au 
Fleuve Rouge et campa plus d'un an sur la 
rive gauche du fleuve vis-à-vis d'Ha-noï. Il 
mourut en 1866. 

Ses deux lieutenants, Lieou-yuen-fou et 
Hoang-tsong-ïn contraints après sa mort de 
fuir devant les troupes du Kouang-si et du 
Kouang-tong, envoyées à leur poursuite, re- 
montèrent le fleuve jusque chez les sauvages 
indépendants et s'établirent dan? leurs forêts. 



96 LES ORIGINES 

Bientôt après, Lieou-yuen-fou et Hoang- 
tsong-ïn allèrent mettre le siège devant Lâo- 
kaï, alors entre les mains de Hô-yen-fan, 
chef cantonnais, qui, depuis neuf ans, s'était 
rendu maître de la ville, avec le concours 
des cantonnais de Mang-hâo. 

Après avoir pris Lâo-kaï, vers la fin de 
Tannée 1868, Lieou-yuen-fou, chef des Pa- 
villons Noirs, resta en possession de cette 
ville, et Hoang-tsong-ïn, chef des Pavillons 
Jaunes, choisit pour sa résidence Hô-yang, 
sur la Rivière Claire (1). 

Les Pavillons Jaunes cherchèrent dans leur 
pays d'adoption à vivre en bonne intelligence 
avec les montagnards et établirent chez eux 
des postes, pour les protéger contre les dévas- 
tations des bandits. Ils espéraient d'ailleurs 
obtenir un jour leur grâce et rentrer en Chine. 

Quant aux Pavillons Noirs, ils se firent 
craindre par leurs exactions et enrôlèrent 
une foule de gens de toute espèce, tous pi- 
rates et bandits. 



(1) Les Pavillons Noirs et les Pavillons Jaunes devaient leur 
nom aux couleurs noire et jaune de leurs pavillons et de leurs 
vêtements respectifs. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 97 

Les Pavillons Noirs et les Pavillons Jaunes 
ne vécurent pas longtemps en bonne intelli- 
gence. Les revenus des douanes, établies 
sur le Fleuve Rouge et la Rivière Claire, de- 
vaient être partagés entre les deux chefs; 
mais, comme les revenus de Lâo-kaï étaient 
plus considérables que ceux de Hô-yang, 
Lieou-yuen-fou voulut tout garder pour lui 
et ne plus rendre de comptes. La question 
s'envenima bientôt entre les deux chefs, et 
Hoang-tsong-ïn vint attaquer Lâo-kaï. Ne 
pouvant s'en emparer d'assaut, il fit établir 
un camp à Touen-hia, sur le Fleuve Rouge, 
en aval, pour couper aux Pavillons Noirs 
toute communication avec le Tong-kïn et 
éteindre leurs revenus. 

Les détails qui précèdent montrent donc 
bien que Pavillons Noirs et Pavillons Jaunes 
n'étaient rien autre que des rebelles qui 
avaient toujours à craindre les représailles 
du fou-taï, sans compter que celui-ci avait à 
venger contre eux une vieille rancune per- 
sonnelle. Donc, si à mon retour auprès de 
Tchèn, je lui trouvai des dispositions pacifi- 



98 LES ORIGINES 

ques, s'il renonçait à venir mettre le siège 
devant Lâo-kaï, c'était uniquement grâce à 
mon intervention, au rapport que je lui fis 
de leurs dispositions et aussi à l'intérêt que 
présentait pour tous l'ouverture du Fleuve 
Rouge au commerce. 



VI 



Après mon entrevue avec Lieou-yuen-fou, 
je continue à redescendre le fleuve jusqu'à 
Touen-hia, où, comme on vient de le voir, les 
Pavillons Jaunes avaient établi leur camp. 

Je tins aux Pavillons Jaunes le même lan- 
gage qu'aux Pavillons Noirs; mais je les 
trouvai beaucoup mieux disposés que ceux-ci 
pour nos projets. Hoang-tsong-ïn me chargea 
de dire aux mandarins du Yûn-nân que lui 
et les siens se mettaient entièrement à notre 
disposition ; tous seraient heureux de rendre 
des services à leur pays et de mériter ainsi 
d'être réhabilités. En les voyant dans ces 
bons sentiments, je les assurai de nouveau 
de toute l'indulgence du vice-roi et du fou- 
taï. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 99 

Les ayant quittés, je poursuis ma route 
jusqu'à l'endroit où est établi aujourd'hui le 
poste de Yen-bay, c'est-à-dire à 15 milles des 
avant-postes annamites de Kouen-ce. 

M'étant assuré que, de ce point à la mer, 
la navigation ne rencontre plus d'obstacles, 
je remonte le fleuve. 

A Mon-tze, je retrouve mon escorte, mon 
secrétaire Ouang et mon personnel, et, par 
la même voie, je gagne directement le camp 
du maréchal Ma, encore à Tong-kéou; le 
siège de cette ville n'était pas terminé . 



VII 



Lorsque je rendis compte de ma mission 
au ti-taï, je lui certifiai que le Fleuve Rouge 
était navigable jusqu'à Lâo-kaï pour des ba- 
teaux à vapeur de faible tirant d'eau, pourvu 
que l'on fît quelques travaux de dérochement 
qui faciliteraient cette navigation, travaux 
auxquels les Pavillons Jaunes ne demande- 
raient pas mieux que de se prêter. Il y eut 
alors, dans tout le camp du maréchal Ma un 
véritable transport d'enthousiasme . 



100 LES ORIGINES 

J'avais, du reste, rencontré ce môme en- 
thousiasme le long de ma route depuis Sïn- 
kaï jusqu'à Tong-kéou, car tous les chefs 
comprenaient quelle période prospère allait 
commencer pour leur pays. 

Gomme le maréchal Ma me demandait 
quels moyens je comptais employer pour 
ouvrir le fleuve au commerce et protéger la 
nouvelle voie, je lui fis part de mes vues à ce 
sujet et nous tombâmes facilement d'accord. 

Le lecteur comprendra pourquoi il fallait 
que je m'entendisse tout d'abord avec Ma, 
s'il se souvient — comme nous l'avons dit 
plus haut — qu'un ordre de Pékin avait 
partagé entre le fou-taï et le ti-taï l'œuvre 
de la pacification du pays. Tchèn s'occupait 
de l'ouest, et Ma, du centre et du sud-est, 
depuis la capitale jusqu'à la frontière. 

N'oublions pas que le pacificateur d'une 
province avait droit aux revenus de la con- 
trée, car il était désormais un conquérant 
qui rendait à l'Etat un territoire perdu. Or, 
telle était la situation du ti-taï par rapport 
au sud-est du Yûn-nân. Ma mission me por- 
tait précisément vers cette dernière région. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 101 

Je devins, en conséquence, plus spéciale- 
ment le fondé de pouvoirs du maréchal. Son 
pavillon flottait aux mâts de mes navires, 
bien que d'ailleurs je fusse aussi l'agent du 
vice-roi et du fou-taï, c'est-à-dire du Yûn- 
nân tout entier. 

Ma désirait beaucoup pouvoir m'accompa- 
gner lui-même à Yûn-nân-sèn, ce qui aurait 
facilité notre entente avec les autres man- 
darins et, dans cet espoir, je prolongeai 
mon séjour auprès de lui. Mais, comme le 
siège traînait en longueur, je me résolus 
enfin à prendre seul le chemin de la capi- 
tale. 

Les autorités de la ville me témoignèrent 
leur satisfaction, et, sans aucune difficulté, 
le vice-roi et le fou-tai acceptèrent tout ce 
qui avait été convenu entre le ti-taï et moi. 

En conséquence, je reçus des pouvoirs 
en règle, revêtus des sceaux de ces trois 
hauts fonctionnaires ; ils m'autorisaient , 
comme représentant du Yûn-nân, à orga- 
niser une expédition dont le commandement 
m'était dévolu, et ils m'accréditaient auprès 
du royaume d'An-nam, vassal de la Chine, 



102 LES ORIGINES 

pour ouvrir le Fleuve Rouge au commerce. 

Aux termes de la convention, passée entre 
les mandarins du Yûn-nân et moi, je devais 
recevoir pour les frais de mon expédition : 

i° Une certaine somme en argent, 

2° L'argent étant rare dans la province 
épuisée par la guerre, 10.000 piculs d'étain, 
soit 600.000 kilogrammes. 

En outre, les autorités me chargeaient de 
vendre pour leur compte, à valoir sur les 
frais de l'expédition, 12.000 piculs de cuivre, 
que Ton tiendrait à ma disposition sur le 
bord du fleuve, après l'ouverture de la nou- 
velle voie. 

En effet, vu la pénurie où se trouvait le 
Yûn-nân, Pékin venait d'autoriser excep- 
tionnellement l'exploitation des mines en 
faveur de cette province. On m'accordait 
une large part dans cette exploitation et on 
me confiait le soin d'acheter le matériel et 
d'engager pour les travaux des mines un 
personnel à mon choix : ingénieurs, contre- 
maîtres, etc.. 

En résumé, on acceptait toutes mes pro- 
positions et on me laissait absolument carte 



, DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 103 

blanche pour l'ouverture du Fleuve Rouge 
et pour assurer sa protection contre les at- 
taques, de quelque côté qu'elles vinssent. 

Ce traité, très avantageux pour moi, n'était 
pas sans certains risques. Je devais hasar- 
der toute ma fortune, et au delà, dans les 
dépenses d'une expédition; je me rendais 
responsable du nombreux personnel qui de- 
vrait me suivre dans une entreprise dange- 
reuse. 

Comme il fallait encore de nouveaux ar- 
mements pour en finir avec la rébellion mu- 
sulmane, il fut convenu que le premier 
convoi d'armes que j'enverrais suivrait la 
nouvelle route. 

Je n'avais plus qu'à faire mes visites de 
départ et à me préparer pour mon expédi- 
tion. Je quittai Yûn-nân-sèn le 9 octobre 
187 i, pour reprendre la route d'Han-kéou, 
où j'arrivai le 15 décembre, après m'être 
arrêté quelque temps à Tchong-kïn, afin 
d'y terminer mes affaires avec le Kouéi- 
tchéou et le Se-tchuen. 



CHAPITRE VII 

I. A Paris : au Ministère de la Marine. — II. Instructions 
du Ministre de la Marine au Gouverneur de la Cochin- 
chine. — III. Passage à Saigon. Entente avec le général 
d'Arbaud. — IV. Flottille et personnel. 



I 



Désormais, j'étais libre d'organiser de 
suite mon expédition; mais mon but immé- 
diat était, avant tout, de faire de mon en- 
treprise une œuvre essentiellement fran- 
çaise, et cela, dans des conditions que l'on 
verra tout l'heure. 

Le moment était donc venu de soumettre 
mes projets au Gouvernement, aussi je ne 
passai que trois ou quatre jours à Han-kéou, 
c'est-à-dire le temps strictement nécessaire 
pour mettre un peu d'ordre dans mes inté- 
rêts, et je descendis à Chang-haï où je pris 
le courrier de France. 



106 LES ORIGINES 

Au commencement de 1872, j'étais à Paris 
pour faire part de mes desseins et de mes 
conventions avec les autorités du Yûn-nân 
au Ministre de la Marine, l'amiral Pothuau. 

Le Ministre me fit un accueil bienveillant 
et voici en substance ce qu'il me répondit : 
« Dans la situation présente de la France, 
occupée par les armées allemandes, nous ne 
pouvons que faire des vœux pour le succès 
de votre entreprise. Sans intervenir officiel- 
lement ni pour ni contre dans cette affaire , 
nous ferons officieusement tout ce que nous 
pourrons pour vous aider. Si vous éprouvez 
de la résistance et si vous croyez être assez 
armé pour passer outre, frayez- vous un pas- 
sage par la force ; seulement, si vous ou vos 
gens êtes tués, nous n'interviendrons pas 
pour vous venger. » 

Toutefois, j'obtins du Ministre qu'un na- 
vire de l'État serait mis à ma disposition 
pour me conduire, sous pavillon français, 
de Saïgon à Hué, capitale de l'An-nam. Je 
désirais communiquer mes pouvoirs au gou- 
vernement annamite, lui faire connaître mon 
titre de mandataire des autorités du Yûn- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 107 

nân et m' entendre avec lui au sujet du pas- 
sage par le Tong-kïn et de l'ouverture de 
la nouvelle voie commerciale. 

J'obtins aussi sans difficulté du Ministre 
de la Guerre l'autorisation de commander 

« 

dans des fonderies et manufactures fran- 
çaises les canons, les armes et les muni- 
tions dont j'avais besoin pour mon expé- 
dition. 

Dès mon arrivée à Paris, j'étais allé rendre 
visite à mon vieil ami Eugène Simon, espé- 
rant l'intéresser dans mon affaire et peut- 
être même l'emmener avec moi. Malheureu- 
sement, depuis moins de quinze jours, il 
était parti pour l'Australie. 

A cette époque, M. Millot, négociant fran- 
çais que j'avais connu à Chang-hai et parent 
de M. Delaunay (1) directeur de l'Obser- 
vatoire de Paris, se trouvait dans cette 
ville. Il me témoigna le désir de se joindre 



(1) Je tiens ici à rendre hommage à la mémoire de M. De- 
launay, lequel, .ayant compris de suite la portée de notre 
expédition pour les intérêts de la France, fit pour nous des 
ouvertures auprès du Ministre de la Marine par l'intermé- 
diaire de son ami l'amiral Krantz, chef de cabinet du mi- 
nistre. 



108 LES ORIGINES 

à moi dans mon expédition, et je lui donnai 
rendez-vous à Saïgon pour le mois de sep- 
tembre. M. Millot (1) fut bien connu plus 
tard comme ayant fait partie de mon expédi- 
tion. 



II 



Le 9 avril 1872, ayant terminé tous les 
achats du matériel nécessaire, j'allai prendre 
congé du Ministre de la Marine. Celui-ci 
me fit connaître, par la lettre ci-après , qu'il 
donnait à mon sujet des instructions au 
général d'Arbaud, gouverneur par intérim 
de la Cochinchine, à la place de l'amiral 
Dupré, en congé. 

Paris, 9 avril 1872. 

« M. Dupuis, à Paris, 

« Vous m'avez demandé l'autorisation de 
prendre passage, à charge de rembourse- 

(1) Malheureusement nous avons eu le regret de le perdre 
le 29 mai 1891 à Ben-thuy (An-nam) et d'être ainsi privé du 
concours d'un collaborateur dévoué. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 109 

ment, sur une canonnière de la station na- 
vale de Cochinchine pour vous rendre à Hué, 
afin d'obtenir du gouvernement annamite 
l'autorisation d'emprunter son territoire pour 

l'établissement d'une ligne de bateaux à 
vapeur, qui mettrait en communication notre 
établissement de Saigon avec la province 
du Yûn-nân, en traversant le Tong-kïn. 

« J'ai l'honneur de vous informer que j'é- 
cris au Gouverneur p. i. de la Cochinchine 
française, en l'invitant à vous prêter le con- 
cours que vous réclamez, s'il n'en doit 
résulter aucun inconvénient pour les intérêts 
dont il a la sauvegarde. 

<c Recevez, Monsieur, l'assurance de ma 
considération distinguée. » 

« Le vice amiral, Ministre delà Marine et des colonies. 

« Pour le Ministre et par son ordre, 

« Le Directeur des Colonies. 

« Signé : Z-epfell. » 



En même temps, le Ministre adressait au 
gouverneur de la Cochinchine une dépêche 
ainsi conçue : 



110 LES ORIGINES 



Paris, le 9 avril 1872. 

« Monsieur le Gouverneur, 

ce M. Dupuis, qui m'est particulièrement 
recommandé, aurait réussi, avec l'aide des 
autorités chinoises de la province du Yûn- 
nân et l'appui des chefs des différentes tri- 
bus, qui occupent les territoires compris 
entre le Céleste Empire et le royaume d'An- 
nam à découvrir un passage navigable pour 
des bateaux à vapeur, mettant en commu- 
nication le golfe du Tong-kïn et la riche 
province dont il vient d'être question- 
ce Le commerce de l'Europe avec cette 
partie reculée de l'Empire chinois est resté 
jusqu'ici sans développement, en raison des 
difficultés de communication. M. Dupuis, en 
découvrant une voie d'accès facile à des 
steamers et conduisant jusqu'au cœur du 
Yûn-nân, aurait aplani les difficultés. 

ce Ce voyageur aurait déjà noué des rela- 
tions avec les autorités du Yûn-nân et trouvé 
les fonds nécessaires à l'établissement d'une 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 111 

ligne de bateaux à vapeur, qui, en six ou 
sept jours pourrait relier Saigon à la capitale 
du Yûn-nân. Pour suivre son entreprise, il 
doit se rendre à Hué, afin d'obtenir du gou- 
vernement annamite le droit de passage 
sur son territoire, et, comme il n'y a de 
communication régulière avec cette capitale 
que par les navires de guerre français, il 
demande notre concours, en offrant de payer 
les frais occasionnés par une canonnière, 
sur laquelle il prendrait passage pour ce 
voyage. Dans ces conditions, et sous cette 
réserve spéciale, et considérant l'importance 
attachée à la réussite de ce projet, je vous 
prie de vouloir bien lui prêter tout votre 
concours et mettre à sa disposition les 
moyens de se rendre à Hué. 

< Le vice-amiral, 
Ministre de la Marine et des Colonies. 

« Signé : Pothuau . » 



III 



Le 15 mai 1872, j'étais de passage à 



112 LES ORIGINES 

Saigon, rentrant en Chine. Dans une entre- 
vue que j'eus avec le général d'Arbaud, je 
reçus l'assurance qu'un navire de guerre 
serait mis à ma disposition pour me con- 
duire à Hué, à l'époque que je désirerais, 
pourvu que je le prévinsse par dépêche quel- 
ques jours à l'avance. 

Je rentrai chez moi à Han-kéou et, le 
moment venu, je m'occupai de l'achat des 
navires susceptibles d'être armés en 
guerre, afin de me tenir prêt pour le mois 
de septembre, époque à laquelle mon ma- 
tériel devait arriver de France. 

Le 12 septembre, je me trouvai de nou- 
veau à Saigon. Un court séjour dans cette 
ville suffit pour me convaincre que le pavil- 
lon français était une mauvaise recomman- 
dation auprès de Tu-duc. En effet, les An- 
namites se refusaient toujours à reconnaître 
l'occupation de la France et entretenaient 
contre nos possessions un état permanent 
d'hostilité. 

Ceci m'avait, du reste, été affirmé par 
M. Legrand de la Liray, interprète officiel 
du gouvernement. Avant de remplir ses 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 113 

fonctions d'interprète, il avait fait un séjour 
de quinze ans au Tong-kïn en qualité de 
missionnaire; il était donc très au courant 
de nos relations avec les Annamites. Il me 
signala l'insolence de ceux-ci depuis les 
événements de 1870, et il me dissuada de 
me rendre à Hué sous pavillon français. 

Le commandant du Bourayne, M. Senez, 
et le Directeur de l'Intérieur, M. de Mont- 
jon, s'étaient ralliés au môme avis. 

Après avoir conféré à ce sujet avec le gé- 
néral d'Arbaud, je pris la résolution de re- 
tourner à Hong-kong, sans passer par Hué, 
et de gagner directement le golfe du Tong- 
kïn à la tête de mon expédition. Toutefois, 
il fut convenu qu'un navire de guerre croi- 
serait, à tout événement, sur les côtes du 
Tong-kïn, dans les parages de Haï-phong, 
où nous nous étions donné rendez-vous. 

« Vous ne serez pas abandonné, m'avait 
dit au dernier moment le général d'Arbaud ; 
chaque mois, j'enverrai un navire pour en- 
trenir des communications avec vous. » 

Il me demandait seulement de le préve- 
nir par dépêche, lors de mon départ de 



114 LES ORIGINES 

Hong-kong, afin que l'arrivée du Bourayne, 
sur les côtes du Tong-kïn pût coïncider 
avec la mienne. 



IV 



Retournant une dernière fois à Hong- 
kong, où mon matériel commençait à arriver 
de France, je terminai mes préparatifs de 
départ, complétant l'armement de mes na- 
vires et recrutant mon personnel. 

Mon expédition comprenait deux canon- 
nières à vapeur, le Hong-kiang, commandé 
par le capitaine Georges Vlavianos, et le 
Lâo-kai\ commandé par le capitaine d'Ar- 
gence, plus une grande chaloupe à vapeur, 
le Son-tay, commandé par le capitaine Bro- 
cas, et une grande jonque chinoise, armée 
en guerre et chargée du matériel. 

Un bateau à vapeur de rivière à roues, 
ayant un faible tirant d'eau, le Mang-hâo, 
devait rejoindre l'expédition un peu plus 
tard au golfe du Tong-kïn. 

L'armement complet se composait de 24 
pièces rayées de 16, de 12 et de 4; j'avais, 



^^^^ 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 115 

en outre, muni mes équipages de fusils 
chassepots et de revolvers. 

Le personnel de l'expédition comprenait 
27 Européens et 125 Asiatiques de toutes 
nationalités. 

J'emmenais en outre le mandarin Ly-tan- 
sun, dont j'ai déjà parlé au commencement 
de mon premier voyage au Yûn-nân et que 
nous désignerons désormais par son titre 
Ly-ta-lâo-yé, c'est-à-dire Ly, mandarin su- 
périeur. Lui-même était suivi d'un secré- 
taire et d'un personnel particulier. Il m'a- 
vait été adjoint comme représentant des 
autorités chinoises vis-à-vis des Annamites 
et des Chinois. 

Je pris passage avec M. Millotsur le Lâo- 
kai. 



...,Ji 

, II» 

.■».•"' 

"S-ï 
f. . . 

*■ 



•:;i 



•• • :; 
.... «• 



»«. 









ni 

• •r 

■ 'i 

■ii' 

• .' 
il' 



....■ »•' 

"•;.'îl 






CHAPITRE VIII 

I. A bord du Bourayne. Le commandant Senez et Ly-tuong, 
le commissaire royal. — II. Rapport du commandant Se- 
nez au Ministre de la Marine. — III. Départ du Bourayne. 
Entrevue avec Ly-tuong. Fourberie et dissimulation. — 
IV. De Haï-phong à Ha-noï. Première entrevue avec les 
mandarins. — V. Les « brigands de Saigon ». Interven- 
tion du général Tchèn. Départ pour le Yûn-nân. 



I 



Le 26 octobre 1872, l'expédition quittait 
Hong-kong pour le Tong-kïn. 

Le 9 novembre, nous jetons l'ancre dans 
le Cua-nam-trieu, d'où nous apercevons la 
mâture du Bourayne, mouillé dans le Gua- 
cam, une des branches du Thaï-binh. Le 18, 
nous allons prendre terre au-dessus de lui, 
vis-à-vis l'emplacement actuel de Haï-phong 
où il n'y avait alors qu'un lit de vase recou- 
vert à marée haute, et en face d'un fortin 

7. 



118 LES ORIGINES 

en terre élevé an confinent du Son-tam-bac 
et dn Cua-cam et destiné à défendre l'entrée 
de ce bras du fleuve. 

Je passe toute la journée de notre arrivée 
à conférer avec M. Senez, commandant du 
Bourayne. Dans l'intervalle, il envoie ma 
chaloupe, le Son-tay, pour inviter le com- 
missaire royal Ly-tuong, gouverneur des 
trois provinces maritimes et résidant à 
Quang-yèn. 

Dès le lendemain, à 9 heures, le Son-tay 
revient remorquant deux jonques qui ame- 
naient Ly avec son personnel. 

Le Bourayne est aménagé et pavoisé de 
manière à en imposer à notre hôte. Bientôt, 
nous assistons à un branle-bas de combat ; 
les vergues sont couvertes de matelots qui 
font des décharges à tout rompre ; les échos 
lointains retentissent sous les formidables 
détonations du Bourayne. On nous sert en- 
suite à déjeuner, et le reste de la journée se 
passe à conférer sur l'objet de ma mission. 
Ly-ta-lâo-yé s'entretient avec le commissaire 
royal Ly et lui communique les pouvoirs 
dont j'étais investi par les mandarins du 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 119 

Yûn-nân auprès du Gouvernement annamite, 
vassal de la Chine, ainsi que les instructions 
que j'avais pour la cour de Hué. On prend 
copie de toutes les pièces. 

Ly-tuong, qui a mission de garder le 
Delta, ne se dissimule pas la gravité de sa 
situation ; car, vis-à-vis de la cour de Hué, il 
est seul responsable. Aussi, par tous les 
moyens, tente-t-il de me détourner de mon 
entreprise : « Le fleuve n'est pas navigable, 
me dit-il, puis les rebelles vous massacreront 
dans son cours supérieur. » 

Le pauvre commissaire paraît fort surpris 
lorsque je lui réponds que je suis descendu 
en 1871 jusqu'aux avant-postes annamites et 
quand je lui donne sur la navigabilité du 
fleuve les détails les plus circonstanciés. 

D'un autre côté, le commandant Senez 
s'entremet officieusement en ma faveur, par 
l'organe de M 8 * Gauthier, évoque du Tong- 
kïn méridional, qui lui sert d'interprète. Il 
fait valoir les intérêts qui se rattachent à 
l'ouverture du Fleuve Rouge pour le peuple 
et pour le gouvernement annamite, en fai- 
sant ressortir les revenus considérables que 



118 LES ORIGINES 

en terre élevé au confluent du Son-tam-bac 
et du Cua-cam et destiné à défendre l'entrée 
de ce bras du fleuve. 

Je passe toute la journée de notre arrivée 
à conférer avec M, Senez, commandant du 
Bourayne. Dans l'intervalle, il envoie ma 
chaloupe, le Son-tay, pour inviter le com- 
missaire royal Ly-tuong, gouverneur des 
trois provinces maritimes et résidant à 
Quang-yèn. 

Dès le lendemain, à 9 heures, le Son-tay 
revient remorquant deux jonques qui ame- 
naient Ly avec son personnel. 

Le Bourayne est aménagé et pavoisé de 
manière à en imposer à notre hôte. Bientôt, 
nous assistons à un branle-bas de combat ; 
les vergues sont couvertes de matelots qui 
font des décharges à tout rompre ; les échos 
lointains retentissent sous les formidables 
détonations du Bourayne. On nous sert en- 
suite à déjeuner, et le reste de la journée se 
passe à conférer sur l'objet de ma mission. 
Ly-ta-lâo-yé s'entretient avec le commissaire 
royal Ly et lui communique les pouvoirs 
dont j'étais investi par les mandarins du 



" 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 
Yûn-nân auprès du Gouvernement annamite, 
vassal de la Chine, ainsi que les instructions 
que j'avais pour la cour de Hué. On prend 
copie de toutes les pièces. 

Ly-tuong, qui a mission de garde 
Delta, ne se dissimule pas la gravité de sa 
situation ; car, vis-à-vis de la cour de Hué, il 
eBt seul responsable. Aussi, par tous les 
moyens, tente-t-il de me détourner de mon 
entreprise : « Le fleuve n'est pas navigable, 
me dit-il, puis les rebelles vous massacreront 
dans son cours supérieur. » 

Le pauvre commissaire paraît fort surpris 
lorsque je lui réponds que je suis descendu 
en 1871 jusqu'aux avant-postes annamites et 
quand je lui donne sur la navigabilité du 
fleuve les détails les plus circonstanciés. 

D'un autre côté, le commandant Senez 
s'entremet officieusement en ma faveur, par 
l'organe de M 8r Gauthier, évêque du Tong- 
kïn méridional, qui lui sert d'interprète. II 
fait valoir les intérêts qui se rattachent à 
l'ouverture du Fleuve Rouge pour le peuple 
et pour le gouvernement annamite, en fai- 
sant ressortir les revenus considérables que 



120 LES ORIGINES 

la cour de Hué retirera des douanes. Le Gou- 
vernement français, ajoute-t-il, lui saurait en 
outre le plus grand gré de ne pas entraver 
ma mission, qui intéresse aussi la colonie de 
Saigon. Il insiste surtout sur ce dernier 
point. 

Tout en paraissant être de notre avis , le 
commissaire répond qu'il ne sait pas comment 
on appréciera ma mission à la cour de Hùé. 
Il demande en conséquence un délai de quinze 
jours afin qu'il ait le temps de recevoir la 
réponse du Gouvernement de l'An-nam. Sur 
le conseil du commandant Senez, j'accède à 
son désir, mais j'affirme mon intention de 
remonter le fleuve aussitôt que le délai serait 
expiré. En attendant, je circulerai librement 
dans l'intérieur du delta sur ma chaloupe. En 
outre Ly promet au commandant Senez de 
me faciliter mes approvisionnements dans le 
pays. 

Vers 5 heures du soir, le commissaire Ly 
se retire et, moi-môme, je rentre à 11 heures 
à bord duLâo-kaiy emmenant avec moi Sam, 
un des interprètes annamites du commandant 
Senez, que celui-ci voulut bien me prêter. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 121 



II 



Voici comment M. Senez rendit compte 
de sa mission au Ministre delà Marine. 

« Le 19 novembre, après un déjeuner 
que j'offris à l'inspecteur Lê-tuan (1) et au- 
quel j'invitai MM. Dupuis et Millot, la ques- 
tion du transit fut entamée et débattue. , 

ce J'exposai de la manière la plus précise 
ce que demandait M. Dupuis, tant en vertu 
du mandat dont il était investi, qu'au nom 
du commerce et de la civilisation : l'autori- 
sation de traverser le territoire d'An-nam en 
se servant de ses routes, fleuves, rivières et 
canaux, pour aller porter au Yûn-nân, comme 
pour en rapporter, toutes marchandises ou 
tous produits. 

« M. Dupuis s'engageait, en échange, à 
payer tous droits de navigation , de douane 
et autres, établis ou à établir par le gouver- 
nement du roi Tu-duc. 

« Je ne manquai pas de faire briller à ses 

(1) Prononciation annamite du chinois Ly-tuong. 



122 LES ORIGINES 

yeux tous les avantages qu'en retirerait son 
gouvernement et l'immense prospérité qui 
devait en résulter pour son pays. 

« Gomme conséquence immédiate, je lui 
montrai l'insurrection éteinte par le seul fait 
de l'apparition et de la libre circulation de 
l'Européen dans ces contrées; la piraterie 
détruite par la présence et le nombre des 
bâtiments sur leurs côtes et particulièrement 
dans le golfe du Tong-kïn; et cela, sans 
aucun sacrifice de la part du Trésor, dont les 
coffres se rempliraient au contraire, au lieu 
de se vider inutilement comme aujourd'hui. 

ce L'ex-ministre me semblait séduit et ga- 
gné par la cause Dupuis; mais, comme il 
me le disait, tous ces avantages seront-ils 
appréciés à Hué? 

« Ilpria M. Dupuis de lui communiquer 
ses pleins pouvoirs et de lui présenter le 
mandarin chinois qui l'accompagnait. Il 
parut contrarié à la lecture de ce document 
et m'objecta qu'il émanait d'une autorité 
purement militaire, qui n'avait pas qualité 
pour le délivrer ; 

« Que cette manière de faire n'était nul- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 123 

lement conforme aux règles observées jus- 
qu'à ce jour entre les deux cours. 

« Que le vice-roi du Yûn-nân (1) était le 
seul qui eût titre et qualité pour s'adresser 
à son gouvernement et que, toutes les fois 
que les questions à débattre avaient eu de 
l'importance, elles avaient été directement 
traitées par les ministres des deux pays et 
par l'intermédiaire du vice-roi de Canton ; 

« Que le ministère à Hué n'admettrait 
certainement pas comme valable ce docu- 
ment, qui n'avait été, en aucune façon, sou- 
mis à l'approbation du cabinet de Pékin. 

« Qu'il regrettait vivement que le gou- 
vernement de Saigon n'ait pas pris en cette 
circonstance, l'initiative d'une démarche 
auprès de la cour de Hué. 

« Je lui répondis que M. Dupuis était venu 
à Saigon pour y réclamer cette assistance ; 
mais que le gouverneur, tout en appréciant 

(I) Mes pouvoirs émanaient du vice-roi, du fou-taï et du ti- 
taï du Yûn-nân. Il y a donc eu malentendu de la part de 
M. Senez. C'est le vice-roi de Canton qui était chargé d'entre- 
tenir les relations entre la Chine et PAn-nam. Je n'avais pas 
été accrédité par ce dernier, mais on remplit cette formalité 
plus tard, comme on le verra dans la suite de cet ouvrage. 



124 LES ORIGINES 

et désirant le succès de cette entreprise, n'a- 
vait pas cru devoir tenter une démarche en 
sa faveur auprès de la cour de Hué, persuadé 
que toute intervention de notre part lui serait 
plutôt nuisible que favorable ; 

« Qu'en cela les faits parlaient d'eux- 
mêmes et que nous avions de trop nombreux 
exemples de ce mauvais vouloir. 

« Il me répéta qu'il regrettait que M. Du- 
puis ne se fût pas couvert de notre patronage ; 
que, dans le compte rendu qu'il allait adres- 
ser à Hué sur cette affaire et sur la présence 
des bâtiments dans le Cua-cam, il eût été 
heureux de pouvoir dire que le gouverne- 
ment français s'intéressait à cette entreprise 
et en désirait le succès ; 

<sc Que sa tâche eût été plus facile, et les 
chances de réussite plus grandes. 

« Instruit des intentions du gouverneur 
général, comme de la lettre du Ministre de 
la Marine, au sujet de cette expédition, je 
n'hésitai pas à donner cette recommandation 
que désirait l'inspecteur. 

<sc II me promit qu'il appuierait cette entre- 
prise de tout son crédit; qu'il comprenait 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 125 

trop les avantages qu'en retirerait son pays 
pour ne pas le faire, dût-il encourir une dis- 
grâce... 

ce Au moment d'en finir l'inspecteur, d'un 
air soucieux, me dit : « Mais, si le roi refusait 
« à M. Dupuis l'autorisation qu'il demande, 
« que ferait-il? » 

« J'étais loin de m'attendre à pareille 
question et je ne dissimulai pas l'embarras 
qu'elle me causait. Je lui répondis, cepen- 
dant, que j'ignorais quelles pouvaient être 
les intentions de M. Dupuis, le cas échéant, 
mais que cette éventualité était une de celles 
qu'il valait mieux ne pas prévoir et que son 
Gouvernement savait, mieux qu'aucun autre, 
ce que coûtaient les bateaux du genre Dupuis, 
pour ne pas se dire qu'un homme qui avait 
tant dépensé en vue de la réalisation d'une 
idée, ne l'abandonnerait pas sans une vive 
résistance ; 

« Que le roi, en refusant cette autorisa- 
tion, commettrait une de ces fautes dont il 
était impossible de prévoir les conséquences ; 

ce Que la nationalité de M. Dupuis dispa- 
raîtrait dès lors devant ce refus qui frappe- 



126 LES ORIGINES 

rait ainsi un des pins hardis propagateurs 
du commerce et de l'industrie ; 

« Qu'ils devraient bien enfin comprendre 
que leur persistance à s'isoler du monde 
civilisé ne pouvait durer plus longtemps; 
que le redoutable problème du progrès venait 
de se poser devant le Gouvernement de 
FAn-nam et qu'il appartenait aux hommes 
intelligents, comme lui, de l'éclairer et de 
le guider dans cette voie, s'ils ne voulaient 
pas le voir périr; 

« Que c'était aujourd'hui M. Dupuis; que 
ce serait un autre demain, qui tous, et tou- 
jours, au nom du progrès et de la civilisa- 
tion, viendraient lui demander la liberté de 
circuler et de commercer ; 

« Que toute résistance était vaine et que 
forts, canons et barrages, étaient désormais 
impuissants à résister au courant envahis- 
seur qui se dirigeait vers l'An-nam. 

« Cet homme intelligent parut me com- 
prendre. A son tour, saura-t-il ou pourra- 
t-il convaincre son pays ? 

« L'avenir répondra. 

« L'inspecteur général prit congé de nous, 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 127 

après avoir assisté au spectacle d'un branle- 
bas de combat à feu, que je lui offris sur le 
désir qu'il m'en avait témoigné. » 

A côté de cette citation, je reproduis la 
lettre que le commandant Senez adressa au 
commissaire royal Ly sur la demande de 
celui-ci. 

Cua-cam, le 19 novembre 1872. 

« Monsieur V Inspecteur général. 

« M. Dupuis, qui vient d'arriver dans le 
Cua-cam avec deux vapeurs, une jonque et 
une chaloupe à vapeur, se réclame de moi 
et me prie de l'assister auprès de Votre 
Excellence, afin d'obtenir du gouvernement 
d*An-nam V autorisation de traverser, sur 
son territoire, fleuves, rivières et canaux, 
pour se rendre au Yûn-nân, dans le but 
d'y nouer des relations commerciales et 
d'ouvrir ainsi une voie nouvelle, qui ne 
peut qriêtre avantageuse aux intérêts de ce 
pays comme aux progrès de la civilisa- 
tion. 



128 LES ORIGINES 

« Dans ces conditions, je déclare à Votre 
Excellence que je suis autorisé par le gou- 
verneur de Saigon à lui dire que le gou- 
vernement français verrait avec la plus 
grande satisfaction celui d*An-nam accor- 
der à M. Dupuis l'autorisation de se rendre 
au Yûn-nân> afin (Py nouer et d'y établir 
des relations commerciales nouvelles. 
« Je suis, etc. 

a Le Capitaine de frégate commandant 
le ce Bourayne ». 

« Signé : E. Senez. » 



III 



Le lendemain de cette entrevue avec Ly, 
le 20 novembre, au petit jour, le Bourayne 
leva l'ancre pour faire route sur Hong-kong. 

Dès le 21, les vivres cessent de nous arri- 
ver à bord des navires. Le vide commence à 
se faire autour de nous, et les petits bateaux 
de pêche, déjà très rares, ne répondent plus 
à notre appel. Cependant, le soir, au milieu 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 129 

de l'obscurité, on nous apporte des fruits, 
des légumes et du poisson, en nous disant 
qu'il y a défense, sous les peines les plus . 
sévères, de nous fournir quoi que ce soit. 

Nous sommes forcés d'aller à terre pour 
réclamer des provisions au commandant 
du fort de Haï-phong. Celui-ci, effrayé de 
notre descente, nous promet des vivres, 
protestant qu'il n'empêché en aucune façon 
le peuple de nous en fournir, au contraire... 
« Mais le peuple vous craint, dit-il; voilà 
pourquoi les jonques fuient devant vous. » 

Le 22, je reçois une dépêche du commis- 
saire Ly, dans laquelle il m'informe qu'il 
vient d'adresser un rapport à la cour de 
Hué au sujet de ma mission. Il m'écrit, en 
outre, qu'il s'est trop avancé en me promet- 
tant la réponse après un délai de quinze 
jours et que cette réponse pourrait bien 
n'arriver que dans trois ou même cinq mois ; 
aussi croit-il qu'il serait préférable pour moi 
d'aller l'attendre à Saigon ou à Hong-kong, 
où nous serions beaucoup mieux. 

Sans tarder, je vais moi-même le lende- 
main à Quang-yen entretenir le commis- 



130 LES ORIGINES. 

saire Ly de sa dépêche. On me fait d'abord 
attendre deux heures chez un Chinois, au 
service de l'An-nam et commandant d'une 
flottille. Cette attente est sans doute destinée 
à donner à Ly le temps de mettre sur pied 
toutes ses troupes et de nous préparer une 
réception propre à nous frapper. 

Une escorte nous conduit chez le commis- 
saire, et nous nous trouvons en présence de 
800 à 1.000 hommes, revêtus de leurs plus 
beaux costumes, où se marieitt le vert, le 
rouge, le bleu, le jaune, et portant des armes 
de toute nature : fusils à pierre, fusils à 
mèche, piques et lances des modèles les 
plus variés ; les unes sont en forme de crois- 
sant, les autres en forme de fourche. Tous 
ces étranges soldats se livrent aux gambades 
et aux contorsions les plus bizarres. Du 
milieu de ce groupe, Ly, d'un air majes- 
tueux, s'avance vers nous. Bref, une pa- 
rodie du Bourayne, beaucoup plus risible 
qu'imposante. 

Une fois les compliments d'usage échan- 
gés, j'arrive immédiatement au sujet de la 
dépêche, rappelant de suite à mon interlo- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 131 

cuteur que nous étions convenus d'un délai 
de quinze jours et que, pour rien au monde, 
je ne le prolongerais, ne fût-ce que de vingt- 
quatre heures. « Si votre Gouvernement a 
des doutes sur la validité de ma mission , lui 
dis- je ensuite, eh bien, donnez-moi des 
moyens de transport pour me rendre au 
Yûn-nân et mes navires resteront ici, puis- 
que ce sont eux qui paraissent vous effrayer. 
Je reviendrai ensuite, après m'étre fait accré- 
diter par le vice-roi de Canton pour me con- 
former à toutes les exigences du Gouverne- 
ment annamite. » 

Ly m'oppose alors les rebelles, maîtres du 
haut du fleuve, qui, d'après lui, m'empê- 
cheront d'atteindre le but de mon voyage. 
Je lui réplique aussitôt : <c Ces rebelles ne 
me font guère peur; d'ailleurs, ils ont pro- 
mis de ne pas s'opposer à la libre circula- 
tion sur le fleuve et, dans le cas où ils vou- 
draient y mettre obstacle, vous n'avez qu'à 
envoyer avec moi des troupes, et nous les 
chasserons. » Ma proposition semble lui 
agréer : « Seulement, me répond-il, ce n'est 
pas moi qui commande là-haut, il faudrait 



132 LES ORIGINES 

soumettre cette question au général Fang 
qui est à Son-tay : » et, sur l'heure, je dé- 
cide avec lui que nous écrirons tous les 
deux dans ce sens à Fang et que le petit 
mandarin Huen portera nos dépêches. 

Ceci fut fait dès le lendemain et, dans 
ma missive, je proposai au général , par le 
pinceau de Ly-ta Jâo-yé de lui fournir les se- 
cours dont je pourrais disposer pour l'aider 
à établir la sécurité du pays. Les Annamites 
souhaitaient vivement de voir cesser les 
brigandages le long du fleuve, et j'espérais 
par ce moyen faire taire les objections du 
commissaire royal. 

Mon entretien avec Ly porta tout entier 
sur le môme sujet, et mon interlocuteur re- 
grettait sans cesse de n'avoir demandé qu'un 
délai de quinze jours. Enfin, à bout d'argu- 
ments, le pauvre commissaire se prit tout à 
coup d'un très vif intérêt pour nos santés : 
l'eau était très mauvaise à Haï-phong ; nous 
y étions très mal ; nous ferions bien d'aller 
à Hong-kong ou à Saigon... etc., etc. 

Bref, toujours la même chose. 

Avant de nous laisser partir, il veut abso- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 133 

lument nous retenir à dîner et nous promet 
encore de donner des ordres au commandant 
de la forteresse pour qu'on ne nous laisse 
pas manquer de provisions. 

Le 25, en remontant le Cua-cam avec ma 
chaloupe jusqu'au Thaï-binh et en redes- 
cendant ce fleuve vers Haï-dzuong, afin de 
chercher un passage pour mes bateaux, je 
trouve des gens occupés à enfoncer des pieux 
pour faire des barrages dans les endroits où 
on supposait que nous allions passer. Bien 
entendu, ce travail est exécuté par ordre des 
mandarins annamites, ce qui n'empêche pas 
le gouverneur de me faire un accueil des 
plus gracieux à mon arrivée à Haï-dzuong 
et de m'inviter à déjeûner. 

Après le repas, et sur son désir, je lui fais 
visiter le Son-tay. Il vient à bord avec sa 
suite, et, une fois sa curiosité satisfaite, il 
remonte dans sa barque ; mais ses gens s'at- 
tardent sur notre chaloupe, et comme nous 
sommes pressés de lever l'ancre, nous ne 
trouvons pas d'autre moyen de nous en dé- 
barrasser que de faire siffler la sirène du 
Son-tay. Immédiatement, tous ces malheu- 

8 



134 LES ORIGINES 

reux, apeurés, se jettent à l'eau en voulant 
sauter dans leurs barques, et le gouverneur, 
debout dans la sienne, tombe à la renverse, 
saisi de frayeur et criant à ses gens de ga- 
gner la rive au plus vite. Une fois sur la 
plage, revenu de son émoi, il nous regarde 
partir pour Haï-phong. 



IV 



Le quinzième jour du délai demandé 
expirait le 3 décembre ; le 4, de grand matin, 
l'expédition quittait Haï-phong. La veille au 
soir, j'avais prévenu Ly de notre départ. 

Nous suivons le Cua-cam jusqu'au Thaï- 
binh; ce fleuve nous permet de gagner le 
canal du Cua-loc (aujourd'hui surnommé 
canal des Bambous), qui nous conduit jus- 
qu'au Fleuve Rouge, et nous remontons 
jusqu'à Ha-noï, où nous arrivons le 22 dé- 
cembre. 

Ce voyage ne s'est pas effectué sans dif- 
ficultés. D'abord, il nous a fallu trouver un. 
passage ; puis, les Annamites avaient cons- 
truit des estacades en plusieurs endroits; 



DE LA. QUESTION DU TONG-KIN. 
enfin, le vide se faisant de plus en plus au- 
tour de nous, nous avons eu beaucoup de 
peine à nous procurer des provisions. 

Aussitôt arrivés, les chefs de la commu- 
nauté cantonnaise viennent nous souhaiter 
la bienvenue en nous apportant quelques 
cadeaux. Ils nous invitent, pour le lende- 
main, à une réception dans leur kouéi- 
kouang (pagode-club.) 

C'est en vain que, le 23, je demande des 
barques pour remonter au Yûn-nân, puis- 
que mes navires ne peuvent me conduire 
plus haut. On me répond toujours qu'il faut 
attendre la réponse de Hué. 

Grande panique dans la ville. Tous les 
gens riches partent précipitamment, obéis- 
sant aux ordres des mandarins. Déjà, avant 
notre arrivée, les barques mouillées devant 
Ha-noï avaient disparu comme par enchan- 
tement; on avait fait couler celles qui ne 
s'enfuyaient pas assez vite. 

Le 25, nous tentons vainement de remon- 
jusqu'à Son-tay. Il n'y a pas assez 
d'eau pour nos bateaux. 

Le 26, je reçois une lettre du commissaire 



136 LES ORIGINES 

Ly qui me transmet la réponse de Fang. 
Celui-ci me prévient qu'il a envoyé mon rap- 
port à la cour de Hué, mais, qu'en attendant, 
il ne peut prendre sur lui aucune décision. 

Le 27, les mandarins d'Ha-noï nous de- 
mandent une entrevue, pour le jour môme, 
dans le Kouéi-kouang des Cantonnais. Je 
m'y rends à l'heure convenue avec Li-ta-lâo- 
yé, les capitaines de mes bateaux, mon in- 
terprète Sam et une escorte de 20 hommes. 
Le gouverneur, prétextant qu'il ne peut y 
assister, se fait remplacer par le trésorier 
et le chef militaire de la province. Devant 
le Kouéi-kouang, nous trouvons une haie 
de soldats armés de mauvais fusils, de 
lances et de grands sabres. 

A toutes mes demandes, notamment à 
celle de barques pour remonter au Yûn-nân, 
on m'oppose toujours qu'on n'a pas reçu 
d'ordres de Hué. Il est alors décidé que je 
ferai moi-même une requête officielle au 
gouverneur. 

J'interpelle ensuite le trésorier sur les 
démonstrations hostiles que nous rencon- 
trons partout et sur les menaces de mort 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 137 

proférées contre ceux qui nous fourniraient 
des vivres ou môme des renseignements. Le 
trésorier, désavouant ces manœuvres, nous 
fait mille protestations obséquieuses, ce C'est 
le peuple qui a peur, » réplique-t-il. En réa- 
lité, les mandarins le faisaient fuir en répan- 
dant le bruit qu'on allait se battre. 

Au désir que je manifeste d'aller voir 
M 8 * Puginier, on répond qu'il vaudrait mieux 
que l'évêque vînt ici. On craignait proba- 
blement qu'en traversant le pays je ne me 
rendisse compte par moi-même de l'état 
d'esclavage où l'on tenait les populations. 

Le 29, je reçois la visite de l'évêque, qui 
dîne avec nous. Les mandarins l'avaient sol- 
licité pour qu'il me fît entendre qu'il était 
impossible de remonter le Fleuve Rouge, 
vu le manque d'eau et la présence des re- 
belles. 

Le même jour, m'arrive aussi une lettre 
du gouverneur. Avec mille paroles obsé- 
quieuses, il me refuse formellement les bar- 
ques demandées, s'appuyant toujours sur 
ce qu'il n'a pas reçu d'ordres de Hué. 

Quelques jours après, je lui écris de nou- 

8. 



138 LES ORIGINES, 

veau en lui retournant sa lettre du 29. Après 
avoir réitéré ma demande au sujet des bar- 
ques, je le préviens qu'il aura à me payer „ 
tous les mois 10,000 taëls (1) d'indemnité, 
pour les frais qu'il m'occasionne en me re- 
tenant à Ha-noï. J'ajoute qu'il cause aussi 
un préjudice aux mandarins du Yûn-nân, 
mais qu'il appartiendra à ceux-ci de lui en 
notifier l'importance. 



Depuis les premiers jours de notre arrivée 
à Ha-noï, les mandarins cherchent à nous 
isoler, en inspirant au peuple la crainte de 
notre contact. Au début du mois de janvier, 
ils racontent, entre autres choses, que de 
nombreux soldats sont cachés dans les flancs 
de nos navires et que quelques uns d'entre 
eux seulement montent sur le pont. Les 
mandarins, de leur côté, sont persuadés que 
nous ne sommes que l'avant-garde des « Bri- 

(1) Environ 80,000 francs. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 139 

gands de Saigon (1) ». L'intervention du 
Bourayne en ma faveur n'a eu d'autre effet 
que de les entretenir dans cette idée. 

Pourtant, peu à peu, la panique des habi- 
tants de Ha-noï s'apaise, et quelques-uns 
reviennent. 

Je savais indirectement que plusieurs 
mandarins désiraient visiter nos navires et 
n'osaient me le demander. J'invite donc 
trois des plus hauts fonctionnaires à une 
collation à bord. Le 4 janvier, à midi précis, 
ils arrivent. Nous commençons par leur don- 
ner le spectacle d'un branle-bas de combat, 
afin de leur montrer la puissance de nos ca- 
nons et de nos fusils ; puis, sous leurs yeux, 
nous tirons sur des bancs de sable situés 
à 3.000 mètres. A la vue des machines de 
nos navires, et en dépit de toutes nos ex- 
plications , ils ne pouvaient s'empêcher de 
croire à quelque chose de diabolique. 

Le 7 janvier, nous recevons la visite du 
colonel Tsaï, qui vient avec une escorte de 



(1) C'est ainsi qu'ils appelaient les Français, même dans 
leur correspondance officielle avec les mandarins de la 
Chine. 



140 LES ORIGINES 

50 soldats. Il nous dit qu'il est envoyé par 
le général Tchèn-tong-ling, commandant 
des troupes chinoises en garnison à Bac- 
ninh et à Thaï-nguyen. Depuis quelque 
temps, ce général recevait des Annamites 
de nombreuses lettres à notre sujet, où nous 
étions traités à! avant-garde des brigands de 
Saigon : 

« M. Dupuis, écrivent-ils, prétend être 
chargé d'une mission par les autorités du 
Yûn-nân; mais il est venu en réalité pour 
conquérir le Tong-kïn. » 

Ces pauvres Annamites s'adressaient à 
tous pour qu'on les aidât à nous chasser. 
Ils avaient envoyé lettres sur lettres à Canton 
et au Kouang-si, afin d'obtenir le concours 
des troupes chinoises, et le fou-taï du 
Kouang-si avait donné l'ordre au général 
Tchèn de prendre des renseignements sur 
cette affaire. Tchèn lui-même avait été cir- 
convenu contre nous. On m'accusait d'avoir 
falsifié les pouvoirs dont j'étais le porteur. 

Mais, au cours de la visite du colonel 
Tsaï, la vérité se fait jour. Ly-ta-laô-yé 
lui communique mes lettres de crédit et lui 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 141 

en donne une copie pour le général. Le colo- 
nel, indigné de la manière d'agir des Anna- 
mites, se propose d'aller trouver le gouver- 
neur dès le lendemain. En attendant, je le 
retiens à dîner, et nous voilà devenus les 
meilleurs amis du monde, d'autant plus que 
mon invité se trouve précisément en rela- 
tions avec plusieurs de mes amis . 

Me rendant compte le lendemain de l'en- 
trevue qu'il a eue quelques heures aupara- 
vant avec le gouverneur, et au cours de la- 
quelle il lui a jeté à la face de dures vérités, 
Tsaï me dit qu'il n'y a rien à espérer des An- 
namites, bons seulement à traiter les Tong-ki- 
nois comme des esclaves. Il me confie en 
même temps que le Kouang-si a l'intention 
de s'emparer de la partie du Tong-kïn, com- 
prise entre le Yûn-nân et la mer. 

Je vois bien que, sur le rapport de son 
envoyé, le général chinois Tchèn ne pourra 
être que favorable à nos desseins . 

Tsaï nous promet, en partant, de revenir 
afin de nous assurer la libre circulation sur 
le fleuve. Au fond, je crois que, si on avait 
laissé le colonel libre de ses mouvements, il 



142 LES ORIGINES 

eût pris sur-le-champ la ville de Ha-noï. 

Le 15 janvier, je pars au point du jour 
avec ma chaloupe et quelques matelots pour 
chercher des jonques, cachées dans une cri- 
que, en aval de Son-tay, par des négociants 
chinois. Craignant de se compromettre, ils 
n'osaient me les offrir ouvertement ; mais ils 
étaient heureux de m'en procurer en secret. 

Le 16, le colonel Tsaï revient, porteur de 
trois dépêches du général Tchèn, dont deux 
pour les gouverneurs d'Ha-noï et de Son- 
tay; la troisième était pour moi. Le général 
ordonne à ces derniers de me laisser libre- 
ment circuler pour le compte des mandarins 
du Yûn-nân et de me fournir, sur ma de- 
mande, des barques et des bateliers : ce Dans 
le cas où l'on refuserait d'obéir à mes ordres, 
ajoute-t-il, je viendrais moi-même à la tête 
de mes troupes pour les faire exécuter et 
protéger le passage de M. Dupuis de Ha- 
noï au Yûn-nân. » 

En dépit de ces menaces, les mandarins 
essaient encore de gagner du temps, prétex- 
tant de nouveau qu'ils n'ont pas reçu d'ins- 
tructions de Hué et qu'ils ne peuvent rien 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 143 

prendre sur eux. « Il y va de notre vie, » 
disent-ils. 

Cependant le 17 au soir, le gouverneur 
me voyant décidé à partir le lendemain 
matin, se ravise, par crainte du général 
Tchèn. Il ne veut pas avoir Pair de céder 
officiellement, mais il fait venir officieuse- 
ment auprès de lui Liong-sieou, le lieute- 
nant de Lieou-yuèn-fou , commandant un 
détachement de Pavillons Noirs à Kouen-ce, 
en aval de notre poste actuel de Yen-bay. 
Il lui dit de s'entendre avec le chef de la 
colonie chinoise pour me fournir des jon- 
ques dès que j'aurai dépassé Son-tay et 
sans que les autorités annamites intervien- 
nent elles-mêmes. 

Enfin, las d'attendre, je pars le 18 janvier 
au matin, emmenant avec moi une partie 
de mon personnel, ainsi que les instruc- 
teurs que j'avais promis aux mandarins du 
Yûn-nân. Je laissai mes navires à Ha-noï, 
sous la garde de M. Millot. 



CHAPITRE IX 

I. De Ha-noï à Mang-hâo et à Yûn-nân-sèn. — IL Offre de 
10.000 hommes de troupes. Mon refus. Empressement pour 
l'exploitation des mines. Départ de Yûn-nân-sèn pour le 
retour. 



I 



Pendant la route arrivent à chaque ins- 
tant des mandarins de Son-tay qui nous 
prient d'attendre, parce qu'ils ont reçu des 
dépêches de Tchèn et du gouverneur d'Ha- 
noï et qu'ils vont s'occuper de nous. 

Le 23 janvier, on nous apporte deux 
lettres de Hung-hôa, par lesquelles on nous 
prévient qu'il nous sera impossible d'aller 
plus haut. Cependant, nous continuons à 
monter. 

Un peu plus loin, on nous dit que le gé- 
néral Ong a des instructions pour nous em- 



146 LES ORIGINES 

pêcher de passer et que, si nous persistons, 
il nous arrivera les plus grands malheurs. 
Il ne s'agirait rien moins, assure-t-on, que 
de nous « couper en tout petits morceaux ». 
Il faut donc que nous lui donnions le temps 
de recevoir d'autres ordres. 

Ces avertissements ne nous empêchent 
pas de mouiller le 31 janvier, non loin de 
Kouen-ce, juste au milieu du camp de ce 
fameux général. De loin, nous apercevons 
une quantité considérable de pavillons qui 
s'agitent pour nous inviter à nous arrêter, 
et, comme nous avançons toujours, Ong 
nous dépêche un homme de son état-major 
pour nous dire de ne pas tirer. 

Nous continuons notre route sur Lâo-kaï 
et Mang-hâo, où nous arrivons le 4 mars, 
après une navigation pleine de difficultés. 

A Mang-hâo, j'apprends que M. Emile 
Rocher est venu au-devant de moi avec des 
mandarins et 500 hommes commandés par 
Mâ-tsong-tong , chef de Ta-tchouang. Il 
m'a attendu trois mois et, craignant les 
fièvres, il est resté sur le plateau, où je le 
trouvai plus tard. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 147 

Le 6 mars, je quitte Mang-hâo pour me 
rendre à Yûn-nân-sèn par la voie de terre 
et j'emmène seulement avec moi Ly-ta-lâo- 
yé, son secrétaire et quelques domestiques ; 
les trois instructeurs engagés pour le Yûn- 
nân viendront avec le matériel. 

En arrivant à Mon-tze tous les chefs ac- 
courent au-devant de moi pour me souhaiter 
la bienvenue. Je vais voir Tchang-lâo-pan, 
Ly-tsen-kou, Lou-ta-jèn et Mon-tze-hien, les 
principaux chefs delà ville. Ils sont enthou- 
siasmés de l'ouverture du Fleuve Rouge et 
comprennent très bien l'importance qu'elle 
va donner à leur pays. Tous veulent entre- 
prendre l'exploitation des mines. 

Non loin de Mon-tze, je visite les mines 
d'étain de Kouéi-kieou, qui sont les plus 
importantes de la Chine. Dans la région 
comprise entre Mon-tze et le Fleuve Rouge, 
il y a aussi d'abondantes mines de cuivre. 

A peu de distance de Kouang-y, je ren- 
contre M. Emile Rocher, accompagné de 
plusieurs officiers de Ma et même d'un fils 
de celui-ci. On se rappelle que M. Emile 
Rocher était venu au-devant de moi. Il con- 



148 LES ORIGINES 

tinue donc sur Mang-hâo pour y prendre 
le matériel destiné aux autorités du Yûn- 
nân. 

Depuis Mon-tze jusqu'à Yûn-nân-sèn t 
l'enthousiasme excité par nos projets n'a 
fait que croître, et, sur toute ma route, les 
mandarins m'ont offert de nombreuses ré- 
ceptions. 



II 



Le 16 mars 1873, j'arrive à Yûn-nân-sèn, 
où je descends chez le ti-taï. Celui-ci éprouve 
une joie indescriptible de ce que je lui ap- 
prends au sujet de ma mission. 

Dans l'après-midi, je vais voir le vice-roi 
et les principaux mandarins, excepté le fou- 
taï encore retenu devant Ta-li-fou. Tous, 
rêvant de faire de grosses fortunes dans 
l'exploitation des mines, désirent s'y inté- 
resser. A un autre point de vue, la possi- 
bilité qu'ils auront à l'avenir de passer par 
le Tong-kïn et Hong-kong pour se rendre 
à Pékin les enchante. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 149 

Deux ou trois jours après mon arrivée, le 
ti-taï, craignant de nouvelles difficultés de 
la part des Annamites, me propose de faire 
immédiatement occuper le fleuve et protéger 
la nouvelle voie, dût-il pour cela envoyer 
10.000 hommes. Mais il y a au Tong-kïn 
d'autres intérêts, dont je parlerai tout à 
l'heure, que je veux sauvegarder et qui me 
font refuser ses offres. 

<sc Les Annamites, lui dis-je, finiront bien 
par comprendre qu'ils ont tout intérêt à 
laisser le passage libre. » C'est en vain qu'il 
insiste pour lever au moins 2 ou 3.000 soldats. 
Tout ce que j'accepte, c'est une escorte de 
150 jeunes hommes, forts et courageux, 
choisis parmi sa garde et commandés par son 
cousin, le capitaine Mâ-tsaï. 

Beaucoup d'autres mandarins militaires, 
désirant une expédition qui leur procurerait 
de nouveaux commandements, ne sont pas 
moins enthousiastes. 

Le tao-taï Lèn-ta-jèn se rend tous les 
jours chez le vice-roi pour traiter du fer- 
mage des mines dans le district de Mon-tze 
et le département de Kaï-hoa-fou. Il deman- 



150 LES ORIGINES 

dait sa mise en disponibilité pour prendre la 
direction des mines. En effet, il y était en- 
couragé par l'exemple de son père, qui avait 
fait une grande fortune dans l'exploitation de 
mines de cuivre àTong-tchouan-fou, exploi- 
tation que la rébellion avait ensuite ruinée. 

Le 19 mars, le vice-roi reçoit une dépêche 
de son collègue de Canton au sujet de ma 
mission et des rapports que lui avaient en- 
voyés les Annamites. Cette dépêche est des 
plus flatteuses pour moi. On y répond dès le 
lendemain en priant le vice-roi de sommer le 
gouvernement annamite d'avoir à me laisser 
circuler librement sur le territoire d'An-nam 
avec mes navires chargés d'armes, de métaux 
ou autres marchandises et produits, venant 
du Yûn-nân ou à destination de cette pro- 
vince. On demande, en outre, au vice-roi de 
Canton d'adresser des reproches aux auto- 
rités de TAn-nam pour le retard qu'elles ont 
apporté à mon premier voyage. 

Les tendances des peuples vers le bien- 
être et la richesse étant les mêmes chez tous, 
les espérances que ma mission faisait conce- 
voir m'avaient acquis partout , sauf chez les 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 151 

Annamites, — comme on Ta vu — un accueil 
chaleureux. Pendant mon séjour à Yûn-nân- 
sèn, les mandarins me firent de nombreuses 
invitations ; mais j'en déclinai beaucoup pour 
consacrer plus de temps à l'arrangement de 
nos affaires. 

La fin de mars fut employée aux derniers 
arrangements. On donna à Lèn-ta-jèn la 
direction de l'exploitation des mines, ainsi 
qu'il le souhaitait, et il devait payer chaque 
année une redevance déterminée à l'Etat. 

Quant à moi, je restai chargé de faire venir 
de France le matériel et le personnel com- 
posé d'ingénieurs et de contre-maîtres. 

Tout étant terminé le 28 mars, je vais faire 
mes adieux aux mandarins qui m'adressent 
leurs vœux pour le succès de mon entreprise. 
Chez le tche-hien (sous-préfet), je rencontre 
les deux enfants de Teou-ouèn-shio , le fa- 
meux chef de Ta-li, dont j'ai raconté ailleurs 
la mort tragique (i). 

Le ti-taï me remet pour Hoang-tsong-ïn, 



(1) Voir mon Journal de Voyage et d'Expédition, publié 
par la Société Académique Indo-Chinoise de Paris (p. 75, 
note). (Challamel, 1879.) 



J52 LES ORIGINES 

chef des Pavillons Jaunes, une lettre où il lui 
promettait le pardon s'il se conduisait bien. 
Les Pavillons Jaunes devaient être occupés 
dans l'exploitation des mines. 

Au moment de mon départ, le vice-roi me 
donne trois lettres : la première pour le com- 
missaire Ly, la seconde pour le gouverneur 
de Ha-noï, et la troisième pour le prince 
Hoang-ké-vien, chef militaire du Tong-kïn, 
en résidence à Son-tay. Ces lettres font con- 
naître à leurs destinataires que le vice-roi du 
Yûn-nân a prié celui de Canton de notifier à 
la cour de Hué la mission dont je suis chargé 
et, en attendant, ils sont invités à ne plus me 
faire de difficultés. 



CHAPITRE X 



I. De retour à Ha-noï. — II. Lettres du prince Hoang-ké-vien 
et du commissaire royal Ly. — III. Représailles contre nos 
amis. Leur délivance. — IV. Curieuse entrevue avec un 
personnage venu tout exprès de Hué. — V. Le maréchal 
Nguyen et ses menaces. Nous brûlons ses proclamations. 



I 



Le 29 mars, je quitte Yûn-nân-sèn, avec 
mon escorte de 150 hommes, pour m'em- 
barquer à Mang-hâo et redescendre de là à 
Ha-noï. 

Non loin de Mon-tze, je rencontre M. Emile 
Rocher et les mandarins , remontant avec le 
convoi d'armes qu'ils étaient allés chercher. 

A mon passage à Mon-tze, les principaux 
fonctionnaires de la ville donnent une fête en 
mon honneur, afin de me témoigner leur re- 
connaissance pour les avantages qu'ils at- 
tendent de l'ouverture de la nouvelle voie. 

9. 



154 LES ORIGINES 

A Mang-hâo, mon ami Yang-ming, chef 
des Paï-y, que j'avais chargé de me procu- 
rer des barques, ne peut en réunir que douze 
en état de naviguer, car depuis l'arrivée des 
rebelles, la navigation et le commerce 
n'existent plus. Chargées de cuivre et d'é- 
tain, elles descendent avec moi à Ha-noï où 
j'arrive sans accident le 30 avril. 

En arrivant, j'installe les 150 hommes du 
Yûn-nân dans la rue qui porte aujourd'hui 
mon nom. Mes navires mouillaient juste en 
face. 



II 



Dès le lendemain de mon arrivée, je fais 
porter au prince Hoang-ké-vien, au gouver- 
neur de Ha-noï et au commissaire Ly, les 
dépêches que j'ai pour eux en joignant à 
chacune une lettre d'envoi. Le lecteur ne 
trouvera pas mauvais que je place ici sous 
ses yeux les réponses que j'en reçus. Elles 
sont d'un intérêt vraiment comique, quand 
on se rappelle tout ce qui s'était passé et 
que l'on songe à ce qui advint par la suite. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 155 

Lettre du prince Hoang-ké~vien. 

<c J'ai reçu les excellentes lettres que vous 
m'avez envoyées. En les lisant, mon cœur, 
qui était attristé sur le but de votre voyage, 
est devenu tout joyeux. 

« Avant la réception de ces lettres, je ne 
me rendais pas bien compte de votre mission, 
et j'étais dans la consternation. 

« L'année dernière, au 10 e mois, le com- 
missaire royal, Le (Ly en chinois) de Quang- 
yen, m'envoya votre lettre et il m'écrivit 
en même temps votre intention de remon- 
ter au Yûn-nân en traversant le Tong-kïn. 

« A cette époque, le Tong-kïn était ravagé 
par des bandes de rebelles terribles ; j'en in- 
formai alors le commissaire royal Le. 

a Je suis allé le 17 e jour de la i2 6 lune à 
Ha-noï, où vous étiez arrivé depuis long- 
temps; mais, malheureusement, vous veniez 
de partir. 

« Je fis prévenir M. Millot, votre repré- 
sentant, que j'étais venu pour vous voir et 
m'entendre avec vous. Je pense qu'il vous 
aura parlé de cela. 



156 LES ORIGINES 

« Vous ne sauriez croire combien ma joie 
a été grande, en apprenant votre heureux 
voyage, qui s'est effectué très tranquille- 
ment, à l'aller et au retour ; c'est une chose 
des plus extraordinaires. 

« J'admire le résultat que vous avez obtenu 
à votre passage, et je suis dans l'extase 
quand je relis votre lettre. 

« Mon cœur était oppressé et comme sous 
le poids de grosses pierres, avant la récep- 
tion de votre lettre; mais, en la lisant, il a 
été totalement dégagé, et j'ai respiré très li- 
brement. 

« Les grands et les petits mandarins de 
l'An-nam sont extasiés, et ils disent qu'on 
pourrait chercher parmi des millions 
d'hommes et qu'on ne pourrait pas trouver 
une personne aussi extraordinaire que 
vous. 

« Le chef rebelle Hoang-tsong-ïn est de- 
puis longtemps dans le Tong-kïn ; j'ai fait le 
tonnerre contre lui, et je n'ai pas pu le vaincre ; 
les troupes du Kouang-si, venues à notre 
secours, n'ont pas été plus heureuses. 

« Mais vous, à peine arrivé sur le terri- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 157 

toire qu'il occupe, vous l'avez raisonné ; il a 
écouté ce que vous lui avez dit et il s'est 
incliné devant vous. 

ce C'est une chose bien grande que de con- 
vaincre les gens par la parole et bien meil- 
leure que l'emploi des armes. 

« Aussi je vous considère aussi grand 
que le grand Bouddha qui plane dans les 
nuages. 

ce Quant au mandarin chinois Ly , qui vous 
accompagne , il est aussi bien méritant ; il a 
un esprit bien supérieur. Je ne lui écris pas 
parce que je n'ai pas reçu de lettre de lui et 
que je ne le connais pas. 

« Je vous envoie ma réponse par mon aide 
de camp, Tchang (i). Je le charge de vous 
présenter mes compliments et de vous féli- 
citer. Aussitôt qu'il sera revenu et qu'il 
m'aura fait part de vos entretiens, j'en in- 
formerai le roi. 

<c Le 5 e jour de la 4 e lune. » 



(1) Tchang était un des hommes les plus intelligents et les 
plus aimables que j'aie rencontrés dans PAn-nam. On m'a dit 
qu'il dirigeait absolument le prince dont l'ignorance était 
grande. 



158 LES ORIGINES 

Lettre du Commissaire royal Ly< 

« J'ai reçu votre lettre relative aux re- 
belles de Hoang-tsong-ïn, qui sont depuis 
longtemps dans le nord du Tong-kïn. 

« J'ai été ravi en apprenant que vous 
aviez parfaitement passé à travers les rebelles 
et qu'il ne vous était rien arrivé. 

ce Ces rebelles sont la cause de la ruine 
du nord du Tong-kïn. 

« Vous êtes un homme bien extraordi- 
naire d'avoir pu vous faire écouter de ces 
rebelles, de les avoir intimidés et de les avoir 
amenés à offrir leur soumission. 

« Pour moi, je déclare que j'aurais été 
complètement incapable d'en faire autant. 

« Je vous remercie beaucoup de ce que 
vous avez fait pour mon pays, et je me con- 
sidère bien petit à côté de vous. 

« Je m'empresse de communiquer votre 
lettre au grand maréchal et au commissaire 
extraordinaire de Son-tay. 

« Ces deux hauts fonctionnaires pourront 
s'entendre immédiatement avec vous. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 159 

« J'ai reçu aussi la dépêche du Yûn-nân ; 
tout est pour le mieux. 

« Aussitôt que j'aurai reçu la dépêche of- 
ficielle de Hué, je ferai tout mon possible 
pour vous être agréable. 

« Le 9 e jour de la 4 e lune. » 



III 



En arrivant à Ha-noï, j'apprends que le 
gouverneur, profitant de mon absence, avait 
fait emprisonner les négociants chinois, pro- 
priétaires des jonques que j'avais prises au- 
dessous de Son-tay. L'un d'eux était mort 
en prison à la suite des mauvais traitements 
qu'on lui avait fait subir, et les autres res- 
taient toujours incarcérés. On avait égale- 
ment emprisonné la famille et pillé la mai- 
son du Chinois Ly-tsaï-ki, accusé de nous 
avoir fourni des provisions. Un des proprié- 
taires des jonques, mis à la torture, ne dut 
la conservation de la vie qu'à l'argent que 
ses amis donnèrent aux mandarins, soit en- 
viron 15.000 francs. Plusieurs autres per- 
sonnes, convaincues d'avoir entretenu des 



160 LES ORIGINES 

relations avec nous, ont aussi été arrêtées. 

Les Annamites avaient écrit, mais en vain, 
au fou-taï du Kouang-si, pour accuser le gé- 
néral Tchèn et le colonel Tsaï, dont le tort, 
suivant eux, était de m' avoir soutenu. Ils ne 
m'ont pas épargné moi-môme et ils m'ont 
accusé de tromper les mandarins du Yûn- 
nân en fournissant des armes aux rebelles. 

Instruit de ces manœuvres, j'écris le 2 mai 
au gouverneur : « Si toutes les personnes, 
qui ont été mises en prison à cause de moi, 
ne sont pas rendues à la liberté dès demain, 
j'irai les chercher à la citadelle. » Je lui de- 
mande, en outre , s'il est vrai que les mandarins 
ont extorqué de l'argent aux prisonniers. 

Le soir, le chef de la police vient me com- 
muniquer verbalement la réponse du gou- 
verneur; d'un air embarrassé, il me demande 
du temps : « On ne peut délivrer les détenus 
sans l'ordre du roi ». Mais, devant mon in- 
dignation, il prend sur lui l'engagement de 
relâcher les prisonniers dès le lendemain 
matin : « Si vous ne tenez pas votre pro- 
messe, lui dis-je, c'est vous qui serez mon 
prisonnier. » 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 161 

Le lendemain matin , les malheureux Chi- 
nois étant encore sous les verrous, je fais 
arrêter le chef de la police, et nous l'em- 
menons à bord du Lâo-kai\ 

Toutes les fois que les mandarins veulent 
quelque chose, ils m'envoient le chef de la 
communauté cantonnaise; c'est donc lui qui, 
le jour même, vient me demander d'écrire 
une nouvelle lettre au gouverneur, mais sans 
mentionner l'argent que les mandarins ont 
reçu des prisonniers. J'y consens et j'ac- 
corde un nouveau délai, ce J'attendrai les 
détenus jusqu'au lendemain matin huit 
heures. » 

Mais, au fond, je compte si peu sur cette 
promesse, que nous nous préparons à aller 
les chercher nous-mêmes. 

Au moment où nous descendons à terre 
avec les équipages armés et deux pièces 
de canon pour nous joindre aux 150 soldats 
de la garde du ti-taï, qui nous attendent, on 
vient vers nous en courant et en criant : 
« Arrêtez, les prisonniers arrivent. » Nous 
attendons un quart d'heure : rien. Nous nous 
dirigeons alors vers la porte de l'Est. Des 



162 LES ORIGINES 

courriers à pied et à cheval se jettent à plat 
ventre devant nous en répétant : « Les voilà ! 
les voilà ! » mais je ne vois rien et nous 
avançons toujours. Enfin j'aperçois des pa- 
rasols de mandarins qui apparaissent au- 
dessus de la foule. Cette fois, ce sont bien 
nos prisonniers qui arrivent. 

Les mandarins m'accompagnent jusqu'à 
bord pour me remettre les prisonniers et dé- 
livrer le chef de la police, qui n'était pas trop 
mécontent de son sort , car nous le traitions 
en ami plutôt qu'en ennemi. Je reconnais 
les onze prisonniers qu'on m'amène pour 
ceux qui m'ont été signalés et , après avoir 
versé un verre de Champagne aux amis du 
chef de la police qui viennent le chercher, 
nous nous séparons les meilleurs amis du 
monde; mais nos deux pièces de canon ne 
rentrent pas à bord ; je les laisse à terre, sous 
la garde des soldats du ti-taï, ce qui fait 
faire la grimace aux mandarins. 

Après le départ des mandarins, je ques- 
tionne nos prisonniers, qui ont tous subi des 
tortures plus ou moins affreuses ; je fais don- 
ner à ceux qui sont nécessiteux une petite 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 163 

indemnité ; pour les autres, cette affaire se 
réglera plus tard. 



IV 



Cette démonstration avait mis la ville en 
émoi ; mais la population était tout entière 
pour nous. J'en eus la preuve dès le lende- 
main. 

Ayant fait afficher une proclamation pour 
expliquer au peuple le but de ma mission et 
l'affaire des prisonniers, ils la commentent 
dans un sens favorable pour nous, et beau- 
coup en prennent des copies. J'y annonce 
que l'affaire des prisonniers n'est pas assez 
grave pour me porter à des mesures ex- 
trêmes, car j'espère que les mandarins fini- 
ront par comprendre qu'il est de leur pro- 
pre intérêt de me laisser circuler librement 
sur leur territoire. Je termine en disant au 
peuple que nous sommes ses amis et en l'en- 
gageant à s'occuper paisiblement de ses tra- 
vaux. 

Le même jour, j'écris axifou-taïdu Kouang- 
si, au sujet des calomnies que les Annamites 



164 LES ORIGINES 

répandent sur notre compte, et je lui adresse 
en même temps pour le fou-taï du Yûn-nân 
une autre lettre que je le prie de faire par- 
venir à son destinataire. Dans cette dernière 
dépêche, je parle de la conduite des Anna- 
mites à notre égard. 

Le 24 mai, on me demande une entrevue 
avec le chef de la justice, accompagné d'un 
haut personnage qui arrive exprès de Hué. 
Cette entrevue doit avoir lieu au kouéi- 
kouang des Cantonnais, et on me prévient 
que les mandarins y viendront avec une nom- 
breuse escorte. N'ayant aucune objection à 
faire à cette invitation, je prends de mon 
côté 50 hommes bien armés et, suivi de Ly- 
ta-lâo-yé, de M. Millot et des capitaines du 
Lâo-kaï et du Hong-kiang, je me rends au 
kouéi-kouang à l'heure désignée. 

Je crois ne pouvoir mieux raconter cette 
entrevue qu'en reproduisant une page de 
mon journal, déjà publiée (i). 

« Nous nous trouvons bientôt en présence 
d'une masse considérable de soldats qui 

(1) Voir mon Journal de Voyage et d'Expédition, p. 101 
et suiv. (Challamel, 1879). 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 165 

encombrent les rues conduisant au kouéi- 
kouang; mais le flot s'ouvre pour nous li- 
vrer passage. Nos hauts personnages se font 
attendre près d'une heure; enfin, ils arri- 
vent en faisant beaucoup de bruit, avec une 
escorte magnifique, qui a grand'peine à se 
frayer un passage au milieu des soldats. J'ai 
devant moi le chef militaire et le trésorier de 
Ha-noï, et un personnage borgne qui m'est 
inconnu (1) ; mais de chef de la justice point. 
Une fois les banalités d'usage échangées, je 
demande lequel des trois mandarins a une 
communication à me faire. On me désigne 
le nouveau personnage. Je fais observer que 
celui-ci ne m'a pas été annoncé et qu'il est 
pour moi un inconnu. Toutefois, je veuxbien 
écouter ce qu'il doit me dire. Le personnage 
en question se prépare dès lors à s'entrete- 
nir par écrit avec Ly-ta-lâo-yé ; mais je lui 
fais dire par l'interprète de me faire sa com- 
munication de vive voix et de façon à ce que 
tout le monde puisse entendre. La pagode 



(1) Cet inconnu, que nous avons par la suite surnommé 
Coclès, venait d'arriver avec le maréchal Nguyen, grand com- 
missaire royal de l'An-nam. 



166 LES ORIGINES 

est pleine de curieux, principalement de né- 
gociants chinois, anxieux de connaître les 
résultats de cette entrevue et pour lesquels 
mon attitude doit décider de leur conduite. 
L'envoyé annamite entre alors en matière 
par des récriminations de toutes sortes, me 
demandant de quel droit, malgré leur dé- 
fense, j'ai pénétré au Tong-kïn et suis 
monté jusqu'à leur capitale. On m'a cepen- 
dant dit de m'en retourner; mais, au lieu de 
cela, j'ai pris des barques et je suis monté 
au Yûn-nân, d'où je suis revenu avec des 
soldats chinois et des métaux pour m'installer 
à terre dans des maisons, en dépit de leur 
défense, et aujourd'hui je veux prendre du 
sel pour l'envoyer encore au Yûn-nân. J'ai 
mis aussi en prison les mandarins qui vou- 
laient m'empêcher de commettre ces ini- 
quités... A ce moment, je coupe la parole à 
mon interlocuteur pour lui dire que je ne 
peux lui permettre de tenir plus longtemps 
un pareil langage. Je ne demande qu'une 
chose, c'est la libre circulation sur le fleuve 
pour les besoins du Yûn-nân, en vertu des 
pouvoirs que m'ont conférés les autorités de 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 167 

cette province et le vice-roi de Canton. Ces 
pouvoirs me donnent le droit d'être au Tong- 
kïn aussi bien qu'eux-mêmes, mandarins de 
la cour de Hué. Si je me suis installé à terre, 
c'est à cause de leur mauvaise foi, et pour 
assurer ma sécurité contre leurs entreprises. 
Qu'ils ne portent aucune atteinte ni à notre 
liberté ni à celle du peuple, et tout se ré- 
glera à la satisfaction de tous; autrement, 
je saurai faire respecter mon droit, ainsi que 
j'en ai mission. Là-dessus, je déclare la 
séance levée. 

« Les hommes de mon escorte, qui avaient 
formé les faisceaux dans la cour et s'étaient 
retirés à l'ombre des galeries, me voyant 
lever sur ces paroles, courent aux faisceaux 
pour se préparer au départ. Le cliquetis 
occasionné par le dégagement des fusils et 
la manœuvre du port d'armes produisent un 
effet extraordinaire. Les soldats annamites, 
qui étaient grimpés partout, sur les murs, 
les grilles et jusque sur les toits, pris 
d'une terreur folle, dégringolent au plus 
vite, se figurant qu'on va les fusiller. D'entre 
ceux qui se trouvaient dans la rue, plusieurs, 



168 LES ORIGINES 

pour mieux voir, s'étaient juchés sur les 
épaules des autres. Voyant leurs camara- 
des tomber de leurs places plutôt qu'ils 
n'en descendent, ils prennent peur à leur 
tour, et les voilà tous se sauvant dans toutes 
les directions, renversant tout sur leur pas- 
sage. Quant à nous, sans plus nous préoc- 
cuper de ce sauve-qui-peut général, nous 
sortons du kouéi-kouang au milieu de notre 
escorte, massée en bon ordre, pour rentrer 
chez nous. Il n'y a plus un seul homme 
dans la rue, et nous ne faisons qu'entre- 
voir, à plus de 200 mètres, les jambes des 
derniers fuyards qui disparaissent prompte- 
ment. Cependant les terribles soldats ont 
fini par s'apercevoir que nous nous reti- 
rions très tranquillement. Les derniers s'ar- 
rêtent, et après notre disparition, s'em- 
pressent non moins promptement de revenir 
prendre leurs maîtres abandonnés dans le 
kouéi-kouang. 

« On nous dit qu'il y avait aux alentours 
et dans les rues avoisinantes six à sept 
mille de ces guerriers. Toutefois, je pense 
que ce chiffre est exagéré et j'estime, pour 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 169 

ma part, qu'il devait se trouver là trois à 
quatre mille hommes. » 

Cependant l'honneur de l'An-nam deman- 
dait à être vengé et, pendant toute la nuit, 
le maréchal, dont j'ignorais encore l'ar- 
rivée, a fait bâtonner tout son monde. Le 
pauvre général commandant la place de Ha- 
noï, et qui était présent à la fameuse entre- 
vue, a reçu pour sa part cent cinquante coups 
de bâton. Le vice-roi en a reçu aussi!... 



Le 28 mai, on m'annonce l'arrivée du 
maréchal Nguyen-tri-phuong, grand com- 
missaire royal, l'ennemi juré des Français 
et qui les avait combattus lors de la prise 
de possession de la Cochinchine. Croyant 
que les ordres qu'il a donnés contre nous 
sont mal suivis, il vient pour les faire exé- 
cuter. 

Enhardi par l'entrée en scène de ce nou- 
veau personnage, le gouverneur nous écrit 
une lettre des plus insolentes, pleine de 



10 



170 LES ORIGINES 

menaces à l'adresse de tous ceux qui ont 
eu des relations avec nous. 

Quant à Nguyen, il affiche une procla- 
mation dans le même sens. Parlant de ceux 
qui nous prêteront leur concours : « J'ex- 
terminerai leur famille jusqu'à la racine 9 y> 
dit-il. Il déclare aussi qu'il empêchera nos 
barques de remonter au Yûn-nân et que, 
si nous ne partons pas sur-le-champ, « il 
nous fera couper en tout petits morceaux. » 
On se rappelle que le général Ong voulait 
en faire autant. 

Il ne nous reste donc aucune illusion à 
conserver sur les intentions de l'homme le 
plus puissant de l'An-nam. 

Mais, sans souci de toutes ces menaces 
sanguinaires, le capitaine du Hong-kiang, 
Georges Vlavianos, s'en va avec quelques 
hommes, déchirer cette proclamation et, à 
son approche, les soldats annamites, chargés 
de la garder, ne trouvent rien de mieux à 
faire que de prendre la fuite. 

Nous ne nous en tenons pas là, et la 
fameuse proclamation ainsi que le parasol 
qui la protège sont portés en triomphe par 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 171 

nos hommes au son du tambour et du clai- 
ron dans les principaux quartiers de la 
ville. Enfin, devant la maison de Ly-ta-lâo- 
yé, nous allumons un grand feu, et nous 
jetons proclamation et parasol dans les 
flammes, au milieu des rires du peuple. On 
sait que le parasol, insigne de l'autorité, est 
censé représenter l'auteur de la proclama- 
tion. Porter la main sur la proclamation et 
son parasol, c'était porter la main sur le 
maréchal lui-même. 

Une nouvelle proclamation est affichée 
dans un autre quartier, et dans cette der- 
nière sont cités les noms de ceux qui sont 
le plus compromis. 

Le bruit court qu'on fait venir des sol- 
dats de toutes les provinces. Au milieu de 
la nuit, la panique est si grande dans la 
ville qu'on déménage de partout, car on 
craint une attaque de Nguyen pour le matin 
et l'arrivée de nouvelles troupes. La par- 
tie de la ville, située entre notre mouil- 
lage et la citadelle, est complètement éva- 
cuée. 

Le 29, je reçois une nouvelle dépêche 



172 LES ORIGINES 

que le gouverneur m'envoie au nom du 
maréchal Nguyen. Cette dépêche est la ré- 
pétition des précédentes : mêmes menaces 
dirigées contre les mêmes personnes. Elle 
contient en outre des plaintes au sujet de 
la proclamation et du parasol brûlés, et on 
qualifie cette irrévérence du ce plus grand 
sacrilège qu'on puisse imaginer ». 

Répondant au gouverneur, je traite sa 
lettre d'enfantine, puis je fais afficher une 
proclamation qui reproduit ma réponse. La 
foule se presse à l'entour, et on en prend des 
copies. 

Le soir même, le chef de la police, le 
premier secrétaire du gouverneur et le chef 
de la garde de Nguyen viennent à bord du 
Lâo-kaï et nous invitent à déjeuner pour 
le lendemain, de la part du maréchal lui- 
même. Ce n'était ni plus ni moins qu'un 
piège, dans lequel on eût cherché à nous 
faire disparaître par le poison ou d'une 
autre manière, et nous n'eûmes garde d'ac- 
cepter l'invitation. 

Les jours suivants, la panique ne fait que 
croître dans la ville. Les négociants chinois 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 173 

la désertent; quelques-uns s'en vont jus- 
qu'au Kouang-si. 

Le 1 er juin, le pauvre chef de la police est 
mis aux fers dans la citadelle pour n'avoir 
pas déployé assez d'énergie contre nous. 
Son successeur, voulant faire du zèle, arrête 
des matelots d'une des jonques revenant du 
Yûn-nân chargées de métaux. Ils étaient 
descendus à terre pour renouveler leurs 
provisions. 

J'apprends, le môme jour, que le nouveau 
fonctionnaire est dans une petite rue lon- 
geant le fleuve, avec une centaine d'hommes, 
armés de piques, de lances et autres en- 
gins pour guetter les matelots de nos jon- 
ques qui s'aventurent isolément sur le ri- 
vage. Aussitôt, je pars au pas de course avec 
quelques-uns de mes soldats et mon revol- 
ver à la main. Menaçant de tuer le premier 
qui m'opposera de la résistance, je m'ouvre 
un passage à travers les Annamites, qui, 
très effrayés, s'enfuient, abandonnant le 
chef de la police que nous faisons prison- 
nier à bord d'un de mes bateaux. 

Le 2 juin, on reçoit une dépêche du fou- 

10. 



174 LES ORIGINES DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 

taï du Kouang-si, qui blâme très sévère- 
ment la conduite des Annamites. 

Malgré toutes ces difficultés quotidiennes, 
j'étais cependant parvenu à diriger vers le 
Yûn-nân huit jonques montées par des in- 
digènes du haut fleuve et chargées de sel. 
Quatre autres n'avaient pu partir, faute de 
matelots. Elles étaient accompagnées par 
le Son-tay. Mais, lorsque celui-ci s'en re- 
vint, croyant avoir dépassé la zone d'atta- 
que, les jonques eurent à subir une agres- 
sion, au cours de laquelle il y eut un homme 
de tué et plusieurs blessés. Elles furent 
contraintes de redescendre, n'ayant que des 
forces insuffisantes. 



CHAPITRE XI 

I. M. Millot à Saigon. Les instructions de l'amiral Dupré et ses 
lettres. — II. Entrevue avec le sous-préfet. Atrocités des 
Annamites. Exclusion de toute autorité annamite de la 
ville marchande. — III. Lettre très équivoque de l'amiral. 
Je n'en tiens aucun compte. — IV. Rapport à l'amiral sur 
les menées des Annamites contre nous. — V. Nouvelles 
propositions du parti des Le. Nouvelles hostilités de 
Nguyen et des Annamites. — VI. Le maréchal Nguyen se 
décide à faire une sortie. Sauve-qui-peut général. — 

VII. Arrivée de M. Ducos de la Haille. Retour de Ly-ta- 
lâo-yé avec le Lào-kaï et le Mang-hâo. Les dépêches du 
vice-roi de Canton. Duplicité puérile des Annamites. — 

VIII. Il faudrait agir. Sommation adressée au sous-préfet. 
Visite de Ms* Puginier. — IX. Assaut de la sous-préfecture. 
Le sous-préfet est notre prisonnier. Entrevue avec les man- 
darins. Position embarrassante de M* r Puginier. 



Le 5 juin, le Lâo-kaï et ma grande jonque 
chinoise, chargée de métaux, quittaient Ha- 
noï pour Hong-kong, emmenant Ly-ta-lâo-yé 
et son personnel. 



176 LES ORIGINES 

J'envoyais en môme temps, sur le Lâo- 
Kaï, M. Millot, avec mission de se rendre 
de Hong-kong à Saigon pour exposer l'état 
politique du Tong-kïn au contre-amiral Du- 
pré, gouverneur de nos possessions fran- 
çaises de la Cochinchine. Voici en substance 
ce qu'il devait dire à l'amiral : oc M. Dupuis 
est maître du Tong-kïn. A l'exception des 
troupes annamites venues de Hué, toute la 
population est pour lui et, sur un signe de 
celui qu'elle considère comme son libéra- 
teur, elle chassera les Annamites et mettra 
à sa tête un descendant de l'ancienne dy- 
nastie des Lé, caché dans les montagnes. 
Le Tong-kïn pourrait alors être placé sous 
le protectorat effectif (i) de la France. Il y 
aurait seulement à organiser une milice 
tong-kinoise, que l'on pourrait faire ins- 



(1) Je dis « effectif », parce que tous ceux qui connaissent 
la façon dont s'exerce la suzeraineté de la Chine à l'égard de 
ses vassaux savent que cette suzeraineté est plus nomi- 
nale que réelle. Elle ne consiste que dans renvoi périodique 
d'une ambassade chargée de quelques présents pour l'empe- 
reur. En réalité, c'est une suzeraineté plutôt fictive, qui ne 
me paraissait pas devoir exclure le protectorat effectif de la 
France. — Quoi qu'on ait pu dire ou écrire, même sous mon 
nom, telle était, je l'affirme, ma pensée en ce moment. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 177 

truire et encadrer par des militaires fran- 
çais : 200 hommes y suffiraient. » 

M. Millot était également chargé de dire 
à l'amiral que j'entendais bien réclamer aux 
Annamites des indemnités pour le préjudice 
qu'ils avaient apporté à la réalisation de 
mon entreprise. 

A cette communication, l'amiral répondit 
par les instructions suivantes : 

« Recommander à M. Dupuis (Fuser de 
toute son influence pour arrêter tout mou- 
vement insurrectionnel de la population 
tong-kinoise. 

« Se bien garder d'appeler les troupes 
chinoises au Tong-kïn. 

« Tenir le statu quo pendant trois mois 
pour permettre à t amiral, décidé à inter- 
venir, de choisir son heure (1). » 

L'amiral ajoutait que , quant à l'indemnité 
que je voulais réclamer à l'An-nam, il se 
chargeait de la faire payer. 

M. Millot fit remarquer à l'amiral qu'un 



(1) Voir, aux Annexes, deux lettres de l'amiral Dupré aux 
vice-rois du Yûn-nân et de Canton. Ces lettres, très habiles, 
sont une curieuse révélation des intentions de l'amiral. 



178 LES ORIGINES 

séjour de trois mois à Ha-noï, dans l'inaction, 
occasionnerait des dépenses considérables, 
(les frais s'élevaient à 55.000 francs par 
mois) et retarderait l'ouverture du Fleuve 
Rouge, au risque de me faire perdre la faveur 
du Gouvernement chinois et de compromettre 
le succès de mes opérations commerciales. 

L'amiral ne parut pas très préoccupé de la 
manière dont se ferait ce règlement ; mais, 
au sujet de l'argent dont j'avais besoin pour 
garder le statu quo, il fit faire à M. Millot, 
en mon nom, un emprunt de 30.000 pias- 
tres (1), garanti sur tous mes biens et no- 
tamment sur l'indemnité de 250.000 pias- 
tres (2) que l'amiral avait promis de faire 
payer aux Annamites, et sur les i 0.000 piculs 
d'étain du Yûn-nân. 

Lorsque ces nouvelles me parvinrent, elles 
me causèrent la plus grande perplexité. Il 
devait y avoir eu de la part de M. Millot ou 
de la part de l'amiral de graves méprises. 
J'avais spontanément décliné les 10.000 
hommes de troupes que le maréchal Ma du 

(1) Environ 150.000 fr. 

(2) Environ 1.250.000 fr. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 179 

Yûn-nân m'avait offerts. Ma position deve- 
nait des plus critiques. Il fallait agir, tout 
en maintenant le statu quo, et j'ignorais 
absolument quels étaient les projets de l'a- 
miral. — D'ailleurs, le problème était fort 
simple : tout ce qu'il y avait à faire, c'était 
de rétablir la dynastie des Lô, qui, en pre- 

r 

nant possession du nouvel Etat tong-kinois, 
se plaçait d'elle-même sous le protectorat 
français. 

J'avais ouvert le Fleuve Rouge à l'exploi- 
tation des mines chinoises et répondu ainsi 
aux désirs des hauts mandarins de la Chine ; 
mais il est certain que je n'aurais pu accom- 
plir ce mandat sans les sympathies que je 
trouvais autour de moi dans le peuple tong- 
kinois et sans le concours matériel qu'il était 
décidé à me prêter. Il avait compté sur mon 
aide pour reconquérir son indépendance, et 
je regardais comme un devoir de la lui rendre. 
En le faisant, je ne causais aucun tort au 
Gouvernement chinois; je satisfaisais aux 
sentiments patriotiques dont j'étais animé. 
En même temps, je marquais ma déférence 
envers le gouvernement français, qui, tout 



180 LES ORIGINES 

en gardant sa neutralité conformément aux 
déclarations de l'amiral Pothuau, m'avait 
cependant témoigné une sympathie non 
équivoque par l'envoi du Bourayne dans les 
eaux de Haï-phong. 



II 



Pendant que M. Millot remplit sa mis- 
sion auprès du contre-amiral Dupré, de 
nouveaux événements surviennent au Tong- 
kïn. 

Les mandarins continuent] à faire afficher 
des proclamations qui peuvent se résumer 
ainsi : défense au peuple d'avoir des relations 
avec nous, sous peine d'extermination im- 
médiate ou ultérieure. 

Nous relâchons le chef de la police ; mais 
les Annamites n'en gardent pas moins en 
prison des négociants chinois et des matelots 
tong-kinois. J'ai toutes les peines du monde 
à les faire remettre en liberté . 

Le 25 juin, dans une entrevue avec le 
sous-préfet, je lui dis que je ne suis pas venu 
au Tong-kïn pour nuire au Gouvernement 



j 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 181 

annamite et aux mandarins, mais seulement 
pour le bien du peuple; du reste, le peuple 
le comprend bien ainsi. Puis je lui fais des 
remontrances pour qu'il les transmette à ses 
supérieurs : ce Pourquoi donc punit-on les 
habitants qui ont des relations avec nous ? Il 
me répond que les mandarins sont maîtres de 
faire ce qu'ils veulent de leur peuple. Mais, 
lui dis-je, ce peuple ne vous appartient pas ; 
c'est lui qui est le maître de ses destinées, 
et non vous. Voilà soixante et onze ans que 
vous le tenez dans l'esclavage. Je suis au 
Tong-kïn depuis un an, et je me crois autant 
de droits dans ce pays que vous-mêmes, 
sinon plus. J'ai ajouté qu'ils savaient bien 
que je n'avais qu'un signe à faire pour que 
le peuple tong-kinois se levât comme un seul 
homme et les fît disparaître. A cela, le sous- 
préfet me répond qu'il ne se préoccupe pas 
de ces choses ; il reçoit des ordres des grands 
mandarins et il les fait exécuter; puis il a 
l'audace d'ajouter que nous ferions bien de 
quitter les maisons que nous habitons à terre 
ainsi que la pagode, pour nous retirer à bord 

de nos navires, où on nous laisserait tran- 

11 



182 LES ORIGINES 

quilles. Il n'a aucune mission pour parler 
ainsi; mais il le fait pour les assistants, afin 
que cela soit répété aux mandarins de la ci- 
tadelle. Je lui dis que les mandarins cou- 
rent le risque de quitter plus tôt la citadelle 
que je. ne quitterai les maisons que nous ha- 
bitons; et, sur ces paroles, je pars brus- 
quement (1). » 

Il y avait avec le sous-préfet 5 à 6.000 
hommes et, moi, je n'étais accompagné que 
du capitaine Georges et de six de mes gens. 

Le 26 juin, une vingtaine de soldats du 
Kouang-si, commandés par un petit man- 
darin, arrivent pour se mettre à ma dispo- 
sition; 500 autres sont près de la frontière 
et n'attendent qu'un ordre pour venir les 
rejoindre; mais, notre troupe étant assez 
nombreuse, je réponds que 100 hommes au 
plus me suffisent : notre rôle est purement 
défensif, et non offensif. 

Le 30 juin, on vient m'annoncer la dis- 
parition de deux hommes de Mang-hâo, qui 
se trouvaient dans une jonque mouillée au- 

(1) Voir mon Journal de Voyage et d'Expédition, p. 117. 
(Challamel, Paris.) 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 183 

dessus du Hong-kiang. Voici ce qui était 
arrivé. Ces deux hommes s'étant, malgré 
ma défense, aventurés à terre pour acheter 
des légumes, ont été entourés par une nuée 
d'Annamites sortant des maisons voisines, 
percés de plusieurs coups de lance et de 
sabre et traînés au pas de course dans la 
citadelle où ils moururent. 

Afin d'éviter le renouvellement de pareilles 
atrocités, j'écris le 2 juillet au gouverneur 
en le prévenant que désormais on tuera 
comme des chiens tous ceux qui commet- 
tront la moindre agression. De plus, on 
arrêtera toute personne voulant faire acte 
d'autorité dans la ville marchande, tous ceux 
qui porteront les insignes de mandarin et 
le costume de soldat; tous ceux qui seront 
porteurs d'armes, dont ils ne pourront jus- 
tifier l'emploi, seront aussi arrêtés et con- 
duits à bord des navires. Dans le cas où 
cette mesure ne serait pas suffisante pour 
garantir la sécurité de mes gens, je saurais 
en trouver de plus énergiques. 

Cette dépêche est affichée dans les prin- 
cipaux quartiers de la ville. 



184 LES ORIGINES 



III 



Depuis quelques jours nous étions un 
peu plus tranquilles, lorsque le chef des 
Cantonnais m'apporte, le 13 juillet, de la 
part du sous-préfet, une dépêche du contre- 
amiral Dupré. « Elle a été remise ouverte 
aux Annamites. Le contre-amiral Dupré, 
m'invite de la part des Annamites, à me 
retirer du Tong-kïn, puisque, dit-il, j'ai 
transporté au Yûn-nân les armes destinées 
au ti-taï et que j'ai reçu des métaux en 
payement. 

« Quelle terrible déception n'éprouvai-je 
pas en apprenant Tordre inqualifiable, par 
lequel le gouverneur de la Gochinchine 
laissait aux Annamites, si je ne me confor- 
mais pas à son invitation, la liberté d'em- 
ployer « tels moyens qu'ils croiraient de- 
voir prendre pour me chasser ». Dans ce 
cas, je serais seul responsable des consé- 
quences qui pourraient en résulter pour 
moi et mes gens!... 

« Les Annamites se sont adressés à Saï- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 185 

gon pour réclamer l'intervention du gou- 
verneur, comme ils s'étaient déjà adressés, 
mais vainement, au Kouang-si et à Canton. 
Cette démarche a trahi évidemment leur 
faiblesse, et le gouverneur a probablement 
voulu savoir si, en réalité, ils étaient im- 
puissants à nous chasser. 

ce Si nous n'avions pas été en forces au 
Tong-kïn pour tenir tête aux satellites de 
Hué, et que ceux-ci n'eussent été retenus 
par la crainte de s'attirer des complications 
avec Saigon, cette lettre aurait pu nous 
faire massacrer. 

« Cette curiosité du contre-amiral Dupré, 
de vouloir connaître jusqu'où peut aller 
l'impuissance du gouvernement annamite 
fut tout au moins bien imprudente... Je ne 
peux me l'expliquer qu'en pensant que le 
départ de cette lettre a précédé l'arrivée 
de M. Millot à Saigon. 

ce Les Annamites, auxquels la rumeur pu- 
blique a appris l'existence de cette dépêche, 
s'en vont partout, commentant son contenu 
à leur façon, disant que Saigon est avec eux 
contre nous, qu'ils ont acheté Saigon (ce 



186 LES ORIGINES 

sont leurs propres termes). Ils affirment 
même que des ambassadeurs se disposent à 
se rendre dans cette ville avec des caisses 
de barres d'argent dont ils fixent le nombre, 
puis l'affaire de cent balles de soie et d'au- 
tres objets, afin de payer l'intervention de 
Saigon en leur faveur... 

« ... Le peuple est très effrayé des bruits 
que les Annamites répandent. Si nous ne 
partons pas tout de suite, disent ces der- 
niers, ils vont nous « couper en tout petits 
morceaux, maintenant qu'ils ont l'autorisa- 
tion de Saigon. Il y a longtemps déjà qu'ils 
l'auraient fait, ajoutent-ils, car ils en avaient 
les moyens, s'ils n'avaient pas craint de se 
compromettre avec le Gouvernement de la 
Cochinchine (I) ». 

A la date du 15 juillet, j'écris au gouver- 
neur de la Cochinchine que, les faits ayant 
été dénaturés par les Annamites, je compte 
« que M. Millot, arrivé sans doute depuis 
peu à Saigon, lui aura fait connaître notre 
situation véritable sur le Fleuve Rouge. 

(1) Voir mon Journal de Voyage et d'Expédition, p. 125 et 
suiv. (Challamel, Paris). 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 187 

«Je lui dis également que le Ministre du 
Commerce et des Affaires étrangères de l'An- 
nam est bien audacieux de lui avoir adressé 
des plaintes contre nous, quand c'est nous, 
au contraire, qui aurions des réclamations 
à formuler. 

« Que la conduite que nous avons tenue au 
Tong-kïn depuis notre arrivée est exempte 
de tout blâme et que, si nous mettions sous 
les yeux du monde entier nos actes de cha- 
que jour en regard de la conduite qu'ont 
tenue les mandarins envers nous et envers 
le peuple, il n'y aurait qu'un cri d'indigna- 
tion et de colère contre de pareils tyrans. 

« Que le seul but de mon expédition a 
toujours été d'ouvrir par le Fleuve Rouge 
une voie de communication avec le Yûn-nân, 
pour acheminer sur Saigon les riches pro- 
duits de cette province. Aujourd'hui cette 
nouvelle route est ouverte ; mais les manda- 
rins de Hué veulent la fermer de nouveau. 

ce Que j'ai passé des contrats avec les 
mandarins du Yûn-nân pour une somme de 
six millions. Ces contrats doivent être exé-* 
cutés à la fin de l'année, et je suis retenu ici 



188 LES ORIGINES 

dans le Tong-kïn parce que je ne veux pas 
user de la force pour passer. 

« Que je n'en réserve pas moins tous mes 
droits contre le Gouvernement annamite ; que 
je regrette de ne pouvoir donner satisfaction 
à Tordre que le gouverneur me donne, mais 
qu'il m'est impossible de quitter le Tong- 
kïn (1). » 



IV 



Notre situation était devenue telle, que je 
crus devoir écrire, à la même date du 15 
juillet, une seconde lettre au contre-amiral 
Dupré. Voici ce que je lui disais, après lui 
avoir relaté les événements survenus à notre 
convoi de sel. 

« Après cette affaire, le maréchal Nguyen 
crut le moment venu pour mettre ses pro- 
jets à exécution. Un appel fut adressé au 
peuple de Ha-noï, aux Chinois comme aux 
Tong-kinois des environs, pour se joindre 
aux soldats, afin d'en finir avec nous. Nous 

(1) Voir mon Journal de Voyage et d'Expédition, p. 127 et 
suiv. (Challamel, Paris). 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 189 

resserrions nos rangs sans crainte ni fai- 
blesse, mais aussi sans provocation ni fan- 
faronnade. Des nuées de soldats, déguisés 
en coolies, inondaient les rues de la ville 
pour nous surprendre isolément. Je recom- 
mandai à mes hommes de ne sortir qu'en 
nombre et bien armés, et seulement pour 
les besoins les plus urgents. Le premier jour, 
les Annamites me prenaient deux pauvres 
matelots du Yûn-nân et les mettaient à mort 
après leur avoir fait subir les plus grandes 
tortures. Ils emprisonnaient et torturaient 
les Tong-kinois qui avaient eu quelques rap- 
ports avec nous. 

« Cela ne dura pas longtemps parce que 
ceux qui se croyaient compromis venaient 
dans notre quartier, sous notre protection. 
Tous les moyens furent employés. On tenta 
d'incendier nos bateaux, de nous prendre par 
la famine... etc., etc. Tous les jours, les An- 
namites devaient nous attaquer, mais ils ne 
venaient pas souvent... Nos têtes étaient 
mises à prix : quatre barres d'argent (1) 



(1) La barre d'argent valait 80 francs. 

11. 



190 LES ORIGINES 

pour un Chinois et dix pour un Européen. 
On a même élevé le prix à cent barres d'ar- 
gent ou mille taëls pour la mienne. Mais les 
habitants de Ha-noï ont préféré recevoir les 
coups de bâton du maréchal que son or em- 
poisonné. 

a Les Tong-kinois voudraient voir les Eu- 
ropéens chez eux, et, comme les premiers 
arrivés sont Français, ils font des vœux pour 
que les Français viennent. Voilà d'où vient 
la grande animosité des mandarins contre 
mon expédition ; et, malgré toutes les tor- 
tures qu'ils infligent à ceux qui entretien- 
nent des relations avec nous, on nous a 
toujours procuré des vivres, de jour, sinon 
de nuit. 

a Le 3 juillet, le maréchal Nguyen, voyant 
qu'il ne pouvait rien faire contre nous et que 
le peuple se moquait de lui, me fit dire qu'il 
ne ferait plus prendre mes hommes et me 
priait de mon côté de ne plus faire des- 
cendre mes hommes armés. Depuis ce jour, 
nous sommes tranquilles. 

« Les seize barques, qui sont ici à atten- 
dre avec leur chargement, devaient prendre 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 19J 

au Yûn-nân 2,500 à 3,000 piculs (i) de 
c uivre et d'étain, représentant sur la place 
de Hong-kong une valeur de 60 à 80,000 
dollars (2). Ces barques seraient de retour 
aujourd'hui. 

« Il est arrivé, il y a quelques jours, des 
dépêches de Hué ainsi qu'une lettre de 
M gr Gauthier, écrite de la part du roi, pour 
moi. Il semble que les Annamites veuillent 
faire un arrangement. Je demande 200,000 
taëls (3) d'indemnité. 

ce J'ai l'honneur... etc. 

« Signé : J. Dupuis (4). » 



V 



Cinq jours après l'arrivée de la dépêche 
de Saigon, un envoyé de Nguyen vient me 
demander ce que je ferais si on me laissait 
libre de remonter au Yûn-nân avec mes 



(1) C'est-à-dire environ 150 à 180.000 kilogrammes. 
. (2) Soit 3 à 400.000 francs. 

(3) 1.600.000 francs. 

(4) Mon Journal de Voyage et d'Expédition, p. 128. (Challa- 
mel, Paris.) 



\ 



192 LES ORIGINES 

jonques chargées de sel. Je lui réponds que 
je ne veux rien entreprendre avant d'avoir 
des nouvelles de Cochinchine. « Mais, en 
attendant, l'indemnité que je compte récla- 
mer au gouvernement de l'An-nam pour le 
préjudice qu'il cause à nos opérations com- 
merciales, grossit tous les jours. Plus les 
mandarins me susciteront d'entraves, plus 
la somme à payer sera forte. Elle s'élève 
déjà actuellement à 1.600.000 francs. » 

Un peu inquiet de mon assurance, Nguyen 
m'envoie le lendemain le même émissaire 
pour me dire de sa part que, si l'on a tiré 
sur mes jonques, ce n'est pas pour les em- 
pêcher de passer, mais uniquement parce 
qu'elles n'avaient point acquitté le droit de 
douane. Nous avons donc eu tort de passer, 
et on ne nous doit aucune indemnité. 

Le 2 août, survient une visite d'un autre 
genre. Un chef du parti des Le va trouver le 
capitaine Georges et lui dit qu'il tient à 
notre disposition 3.000 hommes et 30 jon- 
ques à la Cat-ba, sans compter les hommes 
qui sont cachés dans la montagne du côté 
de Thaï-nguyen. Bref, pourvu que nous nous 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 193 

entendions avec lui, il nous assurera le con- 
cours de toutes ses forces. Je lui réponds que 
le moment d'agir n'est pas encore venu. 

Ces ouvertures ne sont pas du reste les 
premières de ce genre que je reçoive. Le 
dernier roi a trois neveux qui se sont réfu- 
giés dans les montagnes, et j'ai déjà eu des 
rapports avec l'aîné de ces princes, un 
homme d'environ quarante-cinq ans. 

Il existe aussi dans les montagnes des tri- 
bus indépendantes qui luttent contre les 
Annamites en faveur de la dynastie tong- 
kinoise. Elles comptent également sur mon 
aide et, au premier signal, elles se mettront 
à ma disposition et marcheront sur Ha-noï. 
J'ai beaucoup de peine à les retenir. 

Quelques semaines auparavant, le maré- 
chal Nguyen était parti en tournée d'inspec- 
tion dans les provinces maritimes et, le 
17 août, M gr , Puginier m'avertit que le but 
de ce voyage était de permettre à ce haut 
personnage de prendre les mesures les plus 
énergiques pour nous empêcher de remonter 
le fleuve. « Le maréchal, me dit-il, est allé 
visiter lui-môme les barrages que l'on établit 



194 LES ORIGINES 

sur le Cua-loc et a donné des ordres pour 
que Ton en construisît de nouveaux sur plu- 
sieurs points par où il suppose que vos na- 
vires tenteront de passer afin de remonter 
à Ha-noï. 

« Depuis quelques jours, ajoute-t-il, je 
vois circuler devant ma résidence de grandes 
barques, chargées de blocs de granit desti- 
nés à la construction des barrages. Cer- 
tainement, on prépare quelque coup de force 
contre vous, et le calme dont vous jouissez 
est Tindice de quelque grande tempête (1). » 

En effet, les tracasseries ne tardent pas à 
recommencer de plus belle, coïncidant avec 
le retour de Nguyen. Dès le lendemain de 
son arrivée, le 27 août, les autorités répan- 
dent le bruit que les Français veulent pren- 
dre le Tong-kïn par les armes. « A Saigon, 
on fait payer 40 ligatures à chaque Anna- 
mite et on fera la même chose au Tong-kïn, 
si la France devient maîtresse de ce pays. Le 
peuple alors regrettera ses mandarins et 
verra qu'il a eu tort de ne pas les défendre. » 

(1) Mon Journal de Voyage et d'Expédition, p. 133, (Chal- 
lamel, Paris.) 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 195 

Le 29 août, on met en prison deux des 
huit porteurs, qui, quelques jours auparavant 
m'avaient conduit au canal de Song-ki avec 
le capitaine Georges. Les autres ont réussi 
à se sauver. 

Le lendemain, deux de mes hommes sont 
victimes d'un guet-apens. Un peu au-dessus 
de notre mouillage, 100 à 150 soldats, dé- 
guisés en coolies et ayant des armes cachées 
sous leurs vêtements, étaient occupés à dé- 
charger des jonques pleines de riz qui ap- 
partenaient au Gouvernement annamite. Sans 
méfiance, trois soldats du Yûn-nân s'aventu- 
rent dans ces parages pour acheter du bois ; 
mais brusquement, ils sont enveloppés par 
les prétendus coolies qui les criblent de 
coups et les entraînent vers la citadelle. Un 
certain nombre de mes gens volent à leur se- 
cours, les délivrent et s'emparent de dix 
fuyards, dont huit sont blessés. Quelques 
jours après, nous les échangeons contre les 
deux porteurs. 

Depuis déjà longtemps, on m'avait prévenu 
que les mandarins réquisitionnaient tout le 
coton et l'huile qu'ils pouvaient trouver dans 



196 LES ORIGINES 

le haut du fleuve, afin de confectionner des 
radeaux incendiaires, destinés à brûler nos 
navires. 

Le i er septembre, on m'assure qu'une 
grande quantité de ces radeaux sont prêts 
et que les mandarins les tiennent entre Son- 
tay et la Rivière Noire. Ils sont formés sim- 
plement de cadres de bambous réunis par 
des treillages sur lesquels reposent des 
jarres pleines de coton imbibé d'huile. On 
construit, en outre, plusieurs milliers de 
petits sampans, également tressés en bam- 
bous et enduits à l'intérieur d'un ciment 
particulier pour qu'ils puissent porter une 
certaine quantité d'huile de coton et de 
paille et être lancés tout en feu sur nos na- 
vires. 

D'après une lettre de Canton, dont me fait 
part le chef des Cantonnais, mes bateaux 
envoyés à Hong-kong ne tarderont pas à 
revenir. Aussi, le 2 septembre, j'envoie ma 
chaloupe par le Song-ki jusqu'à l'embou- 
chure du Thaï-bïnh. Le Lâo-kaï et la jon- 
que devant remonter par là, je dois veiller 
à ce qu'on n'y établisse pas de barrages, 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 197 

car c'est la seule voie de communication qui 
nous reste avec la mer. 



VI 



Dans les premiers jours de septembre, et 
malgré mes refus, des troupes arrivent du 
Kouang-si par escouades de 30 à 40 hom- 
mes. Cependant, notre nombre commence à 
inquiéter sérieusement les Annamites, et le 
maréchal Nguyen veut tenter un grand coup. 
Le il septembre, au matin, il opère une 
sortie, avec ses meilleurs soldats et les hauts 
mandarins auxquels il prétend montrer son 
habileté. Il se dirige sur les rives du fleuve 
vers un promontoire, à peu de distance 
d'une digue servant à protéger la ville con- 
tre les inondations et dont les glacis sont 
couverts de bambous et de grands arbres. 

Du Hong-kiang, on aperçoit tout à coup 
les pavillons et les parasols. Le capitaine 
Georges crie de son bord aux hommes de 
Han-kéou qui sont sur les jonques et, par 
conséquent, plus près de terre, d'aller voir 
ce qui se passe. Quatorze soldats partent 



198 LES ORIGINES 

aussitôt. A 800 mètres plus loin, comme les 
arbres leur masquent la vue, ils montent sur 
la digue pour examiner le versant opposé. 
Ils se trouvent alors en présence d'un grand 
nombre de soldats annamites, cachés dans 
les bambous. Ils se disposent à revenir sur 
leurs pas pour chercher du renfort, lorsqu'ils 
voient leur retraite coupée par plus de 300 
hommes et des masses, plus considérables 
encore, arrivant sur eux de toutes parts. 
Leur sang-froid ne se dément pas un ins- 
tant, sachant d'ailleurs à quoi s'en tenir, 
sur le courage de leurs adversaires. 

Aux premières décharges de la petite 
troupe, tous les soldats annamites prennent 
la fuite. Ceux qui sont cachés dans les pa- 
godes, à une certaine distance du théâtre 
de l'action, entendant la fusillade sans pou- 
voir se rendre compte de ce qui se passe, à 
cause des arbres et des bambous qui inter- 
ceptent la vue, croient que toute notre expé- 
dition est sur pied et, au lieu de marcher au 
feu, se sauvent à toutes jambes dans la di- 
rection de la porte du Nord pour se mettre 
à l'abri. De leur côté, les mandarins et lui- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 199 

même le maréchal en font autant. Bref, 
c'est un sauve-qui-peut général. 

Au moment où la reconnaissance partait 
pour éclairer l'ennemi, on donnait des ins- 
tructions à bord pour être prêts à tout évé- 
nement. A la première détonation, tous les 
hommes sont partis au pas de course sous 
la conduite de leurs officiers, et sont arrivés 
sur le théâtre de la lutte pour commencer la 
poursuite (i). 

Nous venons d'affronter 4 à 5.000 hom- 
mes, choisis parmi les meilleurs soldats du 
maréchal, mais il est vrai que 3 ou 400 seu- 
lement se sont trouvés engagés avec les 
hommes de Han-kéou. 

Les Annamites laissent sur place des 
morts et des blessés, et, de notre côté, deux 
hommes sont atteints mais non grièvement. 



VII 



Le 16 septembre, la chaloupe le Son-tay f 
que j'avais envoyée au Thaï-binh à la ren- 

(1) Journal de Voyage et d'Expédition, p. 142 et suiv. (Chal- 
lamel, Paris.) 



200 LES ORIGINES 

contre du Lâo-kaï, revient à Ha-noï ayant 
à son bord M. Ducos de la H aille. Celui-ci 
vient, en remplacement de M. Millot retenu 
à Chang-hai par ses affaires. Le Lâo-kai 
et la jonque chinoise sont restés en arrière, 
et il y a en outre un nouveau bateau à vapeur 
de rivière à roues, le Mang-hâo. 

Ly-ta-lào-yé, qui était parti avec son per- 
sonnel, en môme temps que M. Millot, revient 
avec ces navires. A bord de ceux-ci avaient 
également pris place, à Hong-kong, quatre 
jeunes missionnaires français, dont l'un est 
aujourd'hui M gr Gendreau, le successeur 
de M gr Puginier à Tévéché du Tong-kïn. 

Le lendemain matin, nous repartons avec 
le Son-tay pour aller au devant des bateaux 
et remorquer la grande jonque lourdement 
chargée. 

Le 19, au moment où nous entrons dans 
Ha-noï, nous sommes salués par tous mes 
navires et par les hommes du maréchal Ma, 
que le capitaine Georges a fait mettre en 
grande tenue, leurs étendards déployés. Ils 
sont rangés dans la rue qui porte aujourd'hui 
mon nom. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 201 

Ly-ta-lâo-yé est porteur de dépêches du 
vice-roi de Canton, que celui-ci lui a fait 
parvenir par l'intermédiaire du consul de 
France, M. le comte deChappedelaine. C'est 
là un grand événement, car jusqu'ici les 
mandarins se sont prévalus de l'absence de 
ces dépêches pour entraver nos relations avec 
le Yûn-nân. Mais il est une chose dont ils ne 
se vantent pas, c'est que la cour de Hué et 
le maréchal Nguyen ont déjà reçu les lettres 
destinées à m'accréditer. 

Après avoir reproduit toute la correspon- 
dance échangée sur cette affaire avec les au- 
torités du Yûn-nân et du Kouang-si, selon 
l'usage chinois, la dépêche du vice-roi de 
Canton s'adresse ainsi aux Annamites : 

« En réponse à votre requête, j'ai à vous 
faire savoir que le 16 de la 6 e lune (10 juil- 
let 1873) du règne de Tong-tze, j'ai reçu 
une dépêche du vice-roi du Yûn-nân. Il m'in- 
forme que M. Dupuis (Téou) est bien chargé 
par Mâ-yû-long, ti-taï du Yûn-nân, d'a- 
cheter du matériel de guerre et des navires 
étrangers destinés à effectuer des transports 
à travers le Tong-kïn, pour les besoins de 



202 LES ORIGINES 

la province du Yûn-nân, où M. Dupuis est 
impatiemment attendu. J'ai d'ailleurs été in- 
formé officiellement par M. Dupuis de sa mis- 
sion, et je vous invite à donner des ordres 
pour qu'il ne soit plus entravé à l'avenir. 
« Je viens d'écrire aux mandarins du 

m 

Yûn-nân, au vice-roi, au fou-taï et au ti-taï 
ainsi qu'au fou-taï du Kouang-si, que M. Du- 
puis n'éprouvera plus de difficultés de la part 
de vos mandarins, lorsque vous connaîtrez 
officiellement sa mission. J'adresse égale- 
ment une dépêche à M. Dupuis pour l'ins- 
truire de cette affaire. 

« J'informerai aussi les autorités du Yûn- 
nân de vos réclamations, concernant les di- 
verses marchandises dont vous me parlez. Ces 
autorités vous écriront à ce sujet, afind'.éviter 
de nouvelles protestations, sans objet de 
votre part. » 

Si l'on se rappelle que le vice-roi de Can- 
ton est l'intermédiaire officiel entre la cour 
de Pékin et la cour de Hué et que la Chine 
est suzeraine de l'An-nam, on s'expliquera le 
ton d'autorité avec lequel parle le vice-roi de 
Canton. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 203 

Les Annamites s'étaient plaints auprès de 
celui-ci de ce que je voulais importer du sel 
au Yûn-nân, quand les dépêches du ti-taï 
n'en faisaient point mention. C'est princi- 
palement ce détail que je relève et que j'ai 
traduit par ces mots : ce sans objet de votre 
part ». 

Les termes chinois ont beaucoup plus de 
force et donnent à entendre aux Annamites 
que leur réclamation est le comble de la pué- 
rilité. 

Le 22 septembre, nous invitons les man- 
darins à se rendre au kouéi-kouang pour 
prendre connaissance des dépêches qui me 
sont adressées. Après cela ils ne pourront 
plus faire les ignorants. Bien entendu, si- 
mulant la surprise, ils disent qu'ils n'ont 
jamais rien reçu du vice-roi de Canton. 

Mais, en dépit des ordres de celui-ci, les 
hostilités continuent. Un jeune Tongkinois, 
entré au service d'un officier duHong-kiang, 
étant allé voir sa famille, est pris par le sous- 
préfet et reçoit cent coups de bâton. 

Le même jour, un grand nombre de coolies, 
qui travaillent au déchargement de nos ba- 



204 LES ORIGINES 

te aux, ont disparu, à là suite des menaces 
de la police annamite. 

VIII 

Il est certain qu'à cette heure il nous aurait 
fallu agir avec énergie contre les manda- 
rins; mais la recommandation du contre- 
amiral Dupré à M. Millot, « d'éviter tout 
conflit afin de lui permettre d'intervenir à 
son heure, » m'engageait à prendre beaucoup 
de ménagements pour ne pas m' exposer à 
être obligé d'en finir avec les Annamites. 

Cependant, le 29 septembre, je somme le 
sous-préfet d'autoriser le peuple à travailler 
pour nous, ce Si cet ordre n'est pas suivi dans 
les vingt-quatre heures, lui dis-je, je saurai 
bien trouver des moyens de le faire exé- 
cuter. » 

Les autorités comptent que M 81 Puginier 
les aidera à sortir de cette position, et ils 
prient l'évêque de venir à Ha-noï. 

Celui-ci, ne sachant ce que signifie cette 
invitation, ne veut rien faire sans me con- 
sulter et m'écrit une lettre à laquelle je ré- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 205 

ponds aussitôt. Je reproduis ici ces deux 
missives. 

Voici d'abord celle de M** Puginier : 

« Monsieur Dupuis, 

ce J'ai été invité par les mandarins à 
monter à la ville ; il ne m'a pas été possible 
de refuser sans augmenter les soupçons que 
l'on a contre nos missions; mais je crains 
bien que les mandarins n'aient l'intention 
de me faire jouer un rôle qui ne me convient 
pas et que je ne pourrai probablement pas 
accepter. Je pense que c'est au sujet de vos 
affaires. Je suis parti hier matin accompagné 
de M. Dumoulin. Je n'ai pas voulu me 
presser d'entrer à la ville ; c'est pourquoi je 
passe cette nuit dans une chrétienté, dis- 
tante de Ha-noï d'une lieue seulement. 

«c J'ai ouï dire qu'aujourd'hui même vous 

avez prié les mandarins de vous trouver 

des hommes pour demain, et, au besoin, 

vous les en avez sommés. Je serais bien 

aise de connaître, avant de monter à la ville, 

votre position vis-à-vis des mandarins, afin 

que, s'il en était besoin, je puisse retarder 

12 



206 LES ORIGINES 

ma montée jusqu'à demain au soir où après- 
demain pour voir comment se dessineront 
les affaires au sujet de vos barques. Je vous 
serai bien reconnaissant, si vous voulez 
avoir la bonté de m'écrire quelques mots à 
ce sujet par le porteur de ma lettre qui me 
rapportera votre réponse. 

ce Je vous prie de me croire toujours 
votre très humble et tout dévoué serviteur. 

ce Signé : P. Puginier, 

év. vie. ap. 

Je répondis à M** Puginier : 

ce Monseigneur, 

ce Vous avez été parfaitement renseigné. 
Hier à midi, je suis allé chez le sous-préfet 
et lui ai signifié d'avoir à exécuter, dans les 
vingt-quatre heures les ordres du vice-roi 
de Canton, c'est-à-dire de nous laisser re- 
monter au Yûn-nân et de nous faciliter la 
mise à exécution de ce projet. 

« Nous avons demandé de plus la mise en 
liberté de gens appartenant au personnel de 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 207 

T expédition ou nous ayant prêté leur con- 
cours. 

« Si, à l'expiration du délai que j'ai fixé, 
la satisfaction que j'ai réclamée n'est pas 
accordée, j'emploierai les moyens d'action 
dont je dispose, et aucune considération 
ne pourra m' arrêter. 

« Voyez, Monseigneur, s'il est prudent 
de vous livrer aux mains des mandarins qui 
pourraient peut-être vous garder en otage. 

ce J'ai l'honneur, etc., 

« Signe : J. Dupuis. » 



IX 



Les vingt-quatre heures de délai accor- 
dées s'étant écoulées sans que nous ayons 
reçu aucune réponse des mandarins, nous 
nous présentons le 1 er octobre au point du 
jour à la porte principale de la sous-préfec- 
ture que nous menaçons d'enfoncer. Un 
tumulte épouvantable se produit à l'inté- 
rieur, et les hommes préposés à la garde 



208 LES ORIGINES 

de cette porte se précipitent vers une se- 
conde issue et l'ouvrent pour s'enfuir. 

Le capitaine Georges pénètre par là avec 
ses hommes et nous ouvre l'entrée princi- 
pale. Plus de mille soldats, réunis dans la 
sous -préfecture en prévision d'une attaque, 
sont surpris dans leur sommeil, et, sans 
songer à défendre leur maître, s'enfuient à 
toutes jambes. 

Nous nous introduisons dans l'intérieur, 
et la première personne qui se présente à 
nous est le pauvre sous-préfet, en costume 
de nuit, qui vient pour voir ce que signifie 
ce vacarme. En même temps sa femme et 
ses enfants nous supplient d'avoir pitié d'eux, 
et nous les rassurons en leur promettant 
que personne ne mettra le pied dans leur 
logement privé. 

Quant à notre prisonnier, nous lui fai- 
sons apporter ses vêtements, afin qu'il puisse 
nous suivre décemment, et nous le condui- 
sons même dans son filet à bord du Lâo- 
kaï. Comme nous le traitons avec égards, 
il ne paraît pas trop affecté de son sort. Il 
ne craint qu'une chose, c'est d'être empoi- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 209 

sonné; aussi, ne mange-t-il que les aliments 
qui lui sont apportés par sa famille. 

Nous avions l'intention, avant de quitter 
la sous-préfecture, de la rendre inhabitable 
pour un autre fonctionnaire; mais nous 
avions cru la chose plus facile à accomplir 
qu'elle ne Tétait , et nous n'avons démoli 
qu'une faible partie de la salle du prétoire 
et des réceptions. Quelques soldats, chargés 
de faire respecter la case de leur maître, 
nous ont même aidé dans cette œuvre de 
destruction. 

Le soir même, M gr Puginier arrive à 
bord du Lâo-kaï et me demande une entre- 
vue de la part des mandarins. 

Cette entrevue eut lieu le lendemain et 
n'eut aucun résultat. L'évêque, auquel j'a- 
vais communiqué la dépêche du vice-roi de 
Canton, servait d'interprète. 

Une seconde entrevue eut lieu le 4 oc- 
tobre. Il était convenu avec M** Puginier 
qu'il prendrait très fortement le parti des 
mandarins et que je n'accéderais à ses 
prières qu'avec beaucoup de difficulté afin 

de donner quelque importance à son inter- 

12. 



210 LES ORIGINES DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 

vention vis-à-vis des autorités annamites. 

Bref, comme l'évêque a peur pour ses 
chrétiens et que, pour me conformer aux in- 
tentions du contre-amiral Dupré, je veux 
éviter tout conflit, je fais quelques conces- 
sions. Il est décidé que je pourrai employer 
les matelots nécessaires pour conduire au 
Yûn-nân le convoi de 2,000 piculs de sel, 
arrêté au commencement de juin. Je n'en 
rends pas moins le gouvernement annamite 
responsable du préjudice qu'il m'a causé par 
l'arrêt de mes jonques, préjudice que j'es- 
time à plus de 100,000 fr. Les autorités, 
de leur côté, prennent l'engagement solennel 
de ne plus rien tenter contre les gens qui 
entreront à notre service. 

Le 5 octobre, quelques heures avant le 
départ de M gr Puginier, Nguyen , toujours 
par l'entremise de l'évéque, m'exprime le 
désir de m'offrir quelques cadeaux et me 
demande une entrevue. Craignant un piège, 
je refuse d'accorder cette entrevue ; mais je 
fais répondre au maréchal que, s'il veut me 
faire l'honneur de visiter mes navires, il sera 
le bienvenu. 



CHAPITRE XI 



I. En route pour le Yûn-nân. Beaucoup de fumée sans feu. 
Destruction des radeaux incendiaires. Établissement d'un 
camp fortifié à Seau-tun. Retour à Ha-noï. — IL Saigon 
intervient. Déclarations de Francis Garnier. Son arrivée. 
Le salut à la France. 



I 



Le 8 octobre, nous quittons Ha-noï pour 
le Yûn-nân avec douze jonques chargées 
de sel, et trois autres, ayant à bord les 
hommes nécessaires pour protéger le con- 
voi ; ces trois jonques sont remorquées par 
le Mang-hâo. 

C'est en vain que les Annamites ont cons- 
truit deux forts au-dessus de Hung-hoa pour 
nous empêcher de passer. Sans m'inquiéter 
ni des gardiens de ces forts ni des pavillons, 
ni des radeaux incendiaires qui sont échoués 
le long des rives, j'interpelle le chef : « Si 



212 LES ORIGINES 

vous essayez d'entraver notre route, je vous 
mitraille tous jusqu'au dernier. Laissez-pous 
passer, et nous serons les meilleurs amis du 
monde. » Puis je les somme de baisser im- 
médiatement tous ces pavillons qui flottent 
sur les murs. Ils s'empressent d'obéir. 

Un grand nombre de soldats, que la peur 
tenait cachés derrière les parapets, se ras- 
surent peu à peu et finissent par montrer la 
tête. Pour leur donner une idée de la puis- 
sance de nos armes, je fais tirer un coup de 
canon sur un banc de sable, où l'obus éclate 
en produisant le bruit du tonnerre. 

Ces malheureux savent bien que je ne leur 
veux aucun mal; mais, s'ils tiennent à gar- 
der leur tête, ils sont obligés, par ordre des 
mandarins, de prendre une allure hostile. 
Parmi eux se trouvent des Tong-kinois, tou- 
jours disposés à se mettre de notre côté. 

Un peu au-dessus de ces forts, nous trou- 
vons tout le long des rives, à droite et à 
gauche, des retranchements d'où Ton devait 
tirer sur nous. Plus loin, on avait préparé 
des barrières en bambou, destinées à être 
placées en travers du fleuve. Il y avait en- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 213 

core là plus de mille petits radeaux incen- 
diaires. Je mets le feu à tous ceux qui sont 
à terre et j'en détruis autant que possible. 
Les hommes qui sont à côté ne nous oppo- 
sent aucune résistance. Même le peuple, at- 
tiré en foule pour voir « un bateau qui mar- 
chait tout seul », s'amusait et riait de voir 
flamber ce qu'on lui avait fait construire au 
* moyen de la corvée. C'était pour lui autant 
de feux de joie. 

Nous continuons notre route jusqu'à Kïn- 
tchi-hien. Les travaux de fortification et les 
engins destructeurs sont considérables dans 
tous les environs. Pour les préparer, on 
avait employé 50,000 paysans pendant deux 
mois. Comme, d'un petit fort, on nous tire 
quelques coups de fusil, je faife descendre à 
terre une cinquantaine de soldats du 
Kouang-si pendant que le Mang-hâo monte 
se placer en face ; mais tous les défenseurs 
annamites, au nombre de 200 environ, se 
sauvent dès qu'ils aperçoivent mes hommes. 
A Kouen-ce, nous renouvelons nos pro- 
visions, que les Pavillons Noirs nous font 
payer fort cher. Je parle très durement à 



214 LES ORIGINES 

ces bandits : « Le jour où vous tenterez 
quelque chose contre moi , leur dis- je , je 
vous exterminerai tous, depuis Lào-kaï jus- 
qu'à Ha-noï. » 

En amont de Kouen-ce, au camp de Seau- 
tun, la navigation devient impossible pour 
le Mang-hâo. 

Depuis longtemps, j'avais choisi ce lieu 
pour y établir un port, car, en touter saison, 
des bateaux tels que le Mang-hâo peuvent 
remonter jusque-là. De plus, une petite anse, 
autour de laquelle trois mamelons forment 
une défense naturelle, fait de cet endroit un 
abri pour les barques. Désormais, celles qui 
descendront du Yûn-nân trouveront là un 
refuge, en attendant que des bateaux à va- 
peur viennent? les remorquer. 

Nous commençons immédiatement les tra- 
vaux les plus pressés pour l'établissement 
de ce petit camp et, afin d'assurer sa défense 
j'y installe 106 hommes du Kouang-si avec 
3 Européens. 

Tandis que, le 23 octobre, les jonques 
partent pour le Yûn-nân portant trois autres 
Européens, et trente hommes de l'escorte du 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 215 

maréchal Ma, je descends avec le Mang-hâo 
sur Ha-noï, où nous parvenons le 27 octobre. 



II 



En arrivant, j'apprends que des navires de 
guerre sont dans le Cua-cam. C'est enfin 
Saïgon qui arrive ! 

Dès le lendemain, nous nous préparons à 
recevoir l'expédition envoyée par le Gouver- 
neur de la Gochinchine et, le soir, je reçois 
de M. Garnier la lettre suivante : 

ce Mission des Dominicains . 

« 26 octobre 1873. 

« Mon cher Monsieur Dupuis, 

« Je suis arrivé, vous le savez déjà peut- 
être, parle d' Estrées, avec la mission offi cielle 
de faire une enquête sur vos réclamations 
contre le Gouvernement annamite et sur les 
plaintes de celui-ci à votre endroit. Ma mis- 
sion ne se borne pas là. L'amirkl désire 
mettre un terme à la situation équivoque du 



216 LES ORIGINES 

commerce étranger au Tong-kïn, et contri- 
buer, autant qu'il est en lui, à la pacifica- 
tion de cette contrée. Je compte beaucoup 
sur votre expérience du pays pour m'éclairer 
sur la meilleure solution de ce difficile pro- 
blème. 

« Il est bon cependant — et vous compren- 
drez aisément pourquoi — que nos relations 
n'aient, au début, qu'un caractère officiel. A 
un certain point de vue, je suis un juge 
qui ne doit se laisser prévenir par aucune 
des deux parties. Mais je puis au moins vous 
prémunir contre les bruits exagérés que les 
Annamites ne manqueront pas de faire cou- 
rir sur les motifs de ma venue, et vous af- 
firmer, de la façon la plus positive, que l'a- 
miral n'entend abandonner aucun des intérêts 
commerciaux engagés. Il vous a, d'ailleurs, 
donné des preuves non équivoques de la vive 
sympathie qu'il porte à votre entreprise. 

« Je serai sous très peu de jours à Ha-noï, 
où nous pourrons causer ensemble de la si- 
tuation politique du pays et de ses difficultés 
momentanées. J'ai tenu à vous faire parvenir 
ces lignes par une voie autre que la voie an- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 217 

namite. Elles vous seront envoyées par 
les soins de la mission espagnole de Haï- 
Dzuong. 

« Agréez, etc.. 

« Signé : Francis Garnier. » 



Le 3 novembre, à il heures du matin, je 
pars avec le Mang-hâo pour aller au-devant 
de M. Garnier. Nous nous rencontrons à 
6 heures et demie à quatre ou cinq milles du 
Thaï-binh, dans le canal Song-ki, où nous 
mouillons. 

Le 5, à deux heures, nous arrivons en- 
semble devant Ha-noï. M. Garnier a fait pla- 
cer une petite pièce de canon sur son canot 
à vapeur afin de pouvoir saluer la rade. Il 
fait un salut d'un seul coup de canon. Mes 
deux canonnières, ainsi que la jonque, sa- 
luent chacune le représentant de la France de 
neuf coups de canon. Le petit canon de 
M. Garnier rend le salut. 

Tous les soldats du Yûn-nân sont sur 
le rivage, en grande tenue, et les étendards 

13 



218 LES ORIGINES DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 

du ti-taï déployés. Au moment où M. Gar- 
nier descend à terre à la tête de ses officiers, 
les soldats du Yûn-nân forment la haie et lui 
présentent les armes (1). 

(1) Journal de Voyage et d'Expédition, page 166. (Challamel, 
Paris). 



CONCLUSIONS 



Ici se termine ce volume. Nous espérons 
que nos lecteurs auront pu suivre sans trop 
de fatigue le récit des aventures extraordi- 
naires dont nous nous sommes trouvé pres- 
que involontairement le héros principal. 

Il a fallu d'abord que les circonstances 
m'amenassent à faire à Chang-haï la con- 
naissance de M. Eug. Simon, qui devait 
m'entraîner au cœur de la Chine. Il a fallu 
ensuite la rencontre de la mission Sarel et 
Blakiston, cherchant à ouvrir une commu- 
nication entre la Chine et l'Inde. Il a fallu 
enfin les différentes insurrections de Chine 
et l'impuissance du gouvernement de Pékin 
à les réprimer pour m'amener à lui fournir 
des armes et à gagner sa confiance. 



220 LES ORIGINES 

C'est ainsi que je me trouvai en relations 
d'amitié aussi bien que d'affaires avec les 
plus grands personnages de Chine et sur- 
tout avec les autorités du Yûn-nân. Dans 
nos conversations fréquentes, il fut question 
de la voie du Fleuve Rouge, que je consi- 
dérais comme la voie la plus courte pour 
atteindre la mer au travers d'un pays vassal 
de la Chine. Désormais, l'étude de cette 
voie et son ouverture à la libre navigation 
et au libre commerce devinrent pour moi 
une idée fixe, que je poursuivis avec ténacité. 
On a vu que les autorités du Yûn-nân con- 
sidéraient cette entreprise comme difficile 
à réaliser. Ils ne croyaient point que per- 
sonne pût réussir là où ils se sentaient 
impuissants. 

Nos lecteurs ont pu voir comment le suc- 
cès a couronné nos efforts persévérants. Ils 
ont pu aussi se rendre compte de la diffi- 
culté de ma situation, une fois les événe- 
ments accomplis. Ils auront apprécié cer- 
tainement comme il convient la préoccupa- 
tion constante qui hantait mon esprit, non 
d'appeler les Chinois au Tong-kïn, non 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 221 

plus que d'y attirer les Anglais de Hong- 
kong qui ne se seraient pas fait prier un 
seul instant, mais d'y installer la France 
pacifiquement. 

J'étais le seul maître incontesté de ce 
pays ; je pouvais y installer la dynastie na- 
tionale des Le, que je faisais placer sous le 
protectorat français, et, avec 200 instruc- 
teurs, il était facile d'y organiser les milices 
suffisantes pour maintenir l'ordre. 

On eût en outre demandé en France le 
personnel technique nécessaire pour l'orga- 
nisation des douanes, des divers services 
administratifs, de la marine, etc., etc. Il eût 
été payé sur les ressources locales, sans 
qu'il en coûtât un centime au budget de la 
métropole. 

En agissant au moment voulu, avec l'a- 
mitié de la Chine, tout pouvait se résoudre 
simplement, sans complications, sans obs- 
tacles, dans un délai assez court. Pourquoi 
a-t-il fallu que les fautes politiques com- 
mises par" le Gouvernement de la Cochin- 
chine puis plus tard par la métropole soient 
venues bouleverser du tout au tout une 



222 LES ORIGINES 

situation si facile et si simple ? Les tergiver- 
sations, le manque de franchise et d'honnê- 
teté, les imprudences, ont engendré toute 
une série de complications, dont nous sui- 
vrons le développement dans un second 
volume sur Y Intervention Française. 

Qu'on le sache bien, Jean Dupuis n'a 
jamais été animé que d'une idée, une idée 
patriotique, dont on ne lui a guère sugré, 
celle de faire profiter son pays des avantages 
de la grande situation qu'il avait conquise 
au milieu des Chinois. Au lieu de cela, on 
lui a jeté la pierre. L'administration lui a 
fait une guerre acharnée pour ne point être 
obligée de reconnaître les grosses erreurs 
qu'elle avait commises. On a voulu le rendre 
responsable des embarras que le Gouverne- 
ment a rencontrés au Tong-kïn, des cen- 
taines de millions qu'on y a enfouis bien 
inutilement, des dizaines de milliers d'exis- 
tences humaines que l'occupation de notre 
belle colonie a coûté à la France ! 

Si on m'eût écouté, tout cela eût été 
évité, et la France aurait pris possession 
du Tong-kïn sans coup férir pourvu qu'elle 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 223 

apportât de la suite, de la résolution et de 
l'honnêteté dans ses rapports avec l'An-nam 
et la Chine. A l'origine, j'étais une force 
dont on eût pu se servir et qui aurait aplani 
bien des difficultés; mais, au lieu de recourir 
à mes conseils et à mon initiative, on s'est tou- 
jours obstiné à me mettre systématiquement 
de côté, et ce fut là l'origine de toutes les 
complications avec lesquelles on s'est trouvé 
aux prises et qui, hélas ! ont coûté si cher. 

Mais, en France, l'administration n'aime 
point les choses qui peuvent se faire simple- 
ment. On ne sait pas non plus agir à temps, 
et enfin, comme on veut tout diriger, tout 
gouverner de Paris, la métropole, absolument 
étrangère aux questions dans lesquelles elle 
veut intervenir, commet faute sur faute; 
ses agents extérieurs, souvent mal préparés 
mais, en outre, connaissant son inexpé- 
rience et son manque de suite, n'osent pas 
s'engager ni prendre une initiative. Ils hési- 
tent, ils tergiversent; ils laissent ainsi aux 
peuples concurrents le temps de se recon- 
naître, de mesurer notre faiblesse et de nous 
tenir en échec. 



224 LES ORIGINES DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 

Nos lecteurs retrouveront dans le nou- 
veau volume que nous publierons l'histoire 
de tous les agissements français au Tong- 
kïn; ils pourront y suivre les diverses pha- 
ses par lesquelles a passé notre occupation 
et voir le départ des diverses responsabi- 
lités encourues dans la conduite de la co- 
lonie. 

J. Dupuis. 



ANNEXES 



Tchefou, le 28 août 1873. 

Le ministre de France en Chine. 

J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez 
adressée, le 25 mai dernier, pour me faire connaître 
les détails de votre entreprise au Yûn-nân. Je 
vous félicite du premier succès que vous avez ob- 
tenu. 

J'apprécie, comme vous, les résultats de la nou- 
velle voie commerciale, dont vous avez pratique- 
ment démontré les avantages. J'espère qu'elle aura 
pour effet d'étendre notre influence dans des pays 
où elle n'a pas encore pénétré et qui semblent bien 
préparés à la recevoir. 

Recevez, Monsieur, l'assurance de ma parfaite 
considération. 

Signé : L. de Geofroy* 

13. 



226 LES ORIGINES 



COCHDiCHINB FRANÇAISE 

CABINET 

DU GOUVERNEUR 

Commandant en chef 

N° 

Saïgon, l w septembre 1873. 

A SON EXCELLENCE LE VICE-ROI DU TÛN-NAN. 

J'ai appris, avec la joie la plus vive, le succès 
de Votre Excellence sur les mahométans rebelles, 
et je lui en adresse mes félicitations les plus sin- 
cères. Elle sait déjà sans doute tout l'intérêt que je 
porte à la belle province qu'elle gouverne. 

C'est avec mon assentiment que le commandant 
de navire Ngan (Garnier), qui a déjà visité le Yûn- 
nân, il y a cinq ans, comme envoyé du gouverne- 
ment français, lui avait offert son concours pour la 
prise de la ville de Taly, et j'étais disposé à aider 
Son Excellence de toutes mes forces pour atteindre 
un but si désirable. 

Aujourd'hui, c'est avec une grande satisfaction 
que je vois des relations commerciales fructueuses 
sur le point de s'établir entre le Yûn-nân et l'em- 
pire d'Annam, dont une partie appartient à la 
France. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 227 

J'ai appris que des difficultés s'étaient élevées 
entre le sieur Dupuis, Français au service de Votre 
Excellence, et le gouvernement annamite, et je vais 
immédiatement travailler à les aplanir. 

Il est inutile que Votre Excellence se préoccupe 
d'une question qu'il est de mon devoir de résoudre, 
ni qu'elle envoie des troupes pour soutenir le sieur 
Dupuis. J'envoie au Tong-kin le même officier 
Ngan (Garnier), pour faire rendre justice à vos 
envoyés et en même temps pour rechercher les 
moyens d'établir sur le pied le plus équitable un 
commerce qui doit être si avantageux aux peuples 
dont le gouvernement nous est confié. 

Je prie Votre Excellence d'avoir égard à ce que 
lui communiquera cet officier. Je la prie de m'in- 
former de tous ses désirs. Je suis prêt à m'enten- 
dre avec elle, tant pour les choses de commerce 
que pour les choses de guerre, si des gens pervers 
suscitaient encore dans le Yûn-nân de nouvelles 
rébellions. 

Que Votre Excellence agrée l'assurance de ma 
haute considération. 

Signé : Contre-amiral J. Dupré. 



228 LES ORIGINES 

COCHINCHINB FRANÇAISE 

CABINET 

DU GOUVERNEUR 

Commandant en chef 

N° 531 

r 

Saigon, le 1 er septembre 1873. 

A SON EXCELLENCE LE VICE-ROI DES DEUX 
KOUANG, ETC., ETC.. 

C'est avec une vive satisfaction et une profonde 
reconnaissance que j'ai appris les dispositions ami- 
cales de Votre Excellence pour un sujet français, 
le sieur Dupuis, qui est au service du gouverne- 
ment du Yûn-nân. Mon devoir est de remercier 
Votre Excellence pour la généreuse protection 
qu'elle lui a accordée et en même temps pour l'aide 
que les soldats du Kouang-si ont donné à un pays 
ami et voisin, l'Annam, pour la répression des re- 
belles. Les intérêts de la France sont, en effet, in- 
timement liés à ceux de l'Annam, et qui tend la 
main à l'un mérite la reconnaissance de l'autre. 

J'ai accueilli aussi avec une grande joie qu'un 
Français avait trouvé une route avantageuse pour 
pénétrer dans le Yûn-nân et avait créé ainsi de 
nouvelles relations d'amitié et de commerce entre 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 229 

la France et l'Empire du Ciel; mais il n'est pas 
juste que je laisse à Votre Excellence tout le far- 
deau de la protection des intérêts du commerce 
dans une région, le Tong-kïn, aussi voisine de Sai- 
gon. L'amitié se prouve par des services récipro- 
ques, et à une main tendue une autre main doit 
répondre. J'ai donc résolu de m'entendre avec la 
cour de Hué pour ramener la paix dans ses pro- 
vinces et pour rétablir sur un pied satisfaisant les 
relations commerciales entre le Tong-kïn et le Yûn- 
nân. Dans ces conditions, comment la présence 
des soldats chinois dans l'Annam continuerait-elle 
à être nécessaire? Les routes sont longues et diffi- 
ciles, le pays malsain, les dépenses pour entretenir 
les troupes considérables. Je lui offre donc de re- 
tirer ses troupes ainsi que celles qui pourraient 
encore venir du Yûn-nân, de leur épargner ainsi 
un exil pénible, un voyage fatigant et dangereux. 

Je me fais fort, d'accord avec le gouvernement 
annamite, de protéger d'une façon efficace le com- 
merce, les intérêts chinois, qui sont aussi les inté- 
rêts français. 

De la sorte, il n'y aura pas de confusion possible, 
et une amitié sincère continuera à régner • entre les 
deux royaumes. 

Je recevrai avec reconnaissance toutes les com- 
munications que Votre Excellence pourrait avoir 
à me faire au sujet des réclamations ou des besoins 
des sujets chinois qui font le commerce en Annam, 



230 LES ORIGINES 

et je saisis avec empressement cette occasion de 
renouveler à Votre Excellence l'assurance de mon 
amitié et du bon souvenir que je garde de ma visite 
à Canton il y a trente mois. 

Le contre-amiral gouverneur et commandant en 
chef. 

Signé : Contre-amiral J. Ddpré. 



LETTRE DE M. DE CHAPPEDELAINE, CONSUL A CANTON, 
A M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES. 

Canton, le 8 juillet 1873. 

Monsieur le Ministre, 

L'expédition de M. Dupuis auTong-kïn et au Yûn- 
nân est de retour à Hong-kong après avoir obtenu 
un succès complet. D'après les dernières nouvelles, 
le commandant Sénez avait laissé M. Dupuis avec 
ses deux steamers, sa jonque et sa chaloupe à 
vapeur, à l'entrée de la rivière Cua-Cam. 

Après quelques tâtonnements, il est parvenu à 
trouver la passe de Tuan-Ouang qui Ta conduit 
dans la rivière, en chinois Hong-kiang, en anna- 
mite Song-koï. Il a pu remonter facilement jusqu'à 
Ké-cho, en annamite Ha-noï, capitale du Tong- 
kin. 

Cette ville, d'une population de 150 à 200,000 
habitants, est commandée par une citadelle cons- 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 231 

truite du temps de Louis XYI par des officiers fran- 
çais comme toutes celles de la Cochinchine; c'est 
là qu'ont commencé les difficultés. M. Dupuis, 
ayant éprouvé des retards, a trouvé les eaux trop 
basses pour remonter jusqu'à Lâo-kaï comme il 
en avait le projet; il lui a fallu transborder le maté- 
riel de guerre qu'il portait au Yûn-nân sur des bar- 
ques du pays. 

Les mandarins annamites ont refusé de le laisser 
pénétrer plus avant sans un ordre de Hué. Cet 
ordre qui, avant le départ du Bourayne devait arri- 
ver dans quinze jours, ne pouvait plus être obtenu 
avant deux mois. Les mandarins, n'osant pas l'atta- 
quer à force ouverte, quoiqu'il n'ait qu'une cen- 
taine d'hommes malais et chinois, dont 23 français, 
essayèrent d'abord de l'empêcher de se procurer 
des barques et ensuite de lui inspirer la terreur des 
rebelles au pouvoir desquels se trouve le territoire 
qu'il a à parcourir ; mais M. Dupuis qui s'était mé- 
nagé des intelligences parmi eux, comme j'ai eu 
l'honneur de l'expliquer à Votre Excellence, de 
Shang-haï, a trouvé moyen de traverser sans coup 
férir la double rébellion qui désole le haut Song-koï 
et est arrivé sans encombres à Yûn-n&n-fou, les 
mandarins annamites n'ayant réussi qu'à lui causer 
un retard de deux mois. 

Les mandarins chinois du Yûn-nân, qui désespé- 
raient de le voir arriver, l'ont reçu à bras ouverts ; 
les armes perfectionnées qu'il apportait ont été 



232 LES ORIGINES 

expédiées vers l'Ouest pour achever la soumission 
jes rebelles musulmans qui doit être en ce moment 
à peu près complète. 

Les détails que M. Dupuis a obtenus sur la prise 
de Ta-li-fou sont navrants. C'est la trahison qui 
a livré aux Chinois cette place d'arme des musul- 
mans. 

Le fou-taï du Yûn-nân est parvenu à gagner 
les mandarins inférieurs en leur promettant de les 
conserver dans leurs grades. Ces derniers ont 
livré leur chef Tou-ouen-shio (d'après les Anglais , 
sultan Solyman), qui s'est empoisonné avec des 
feuilles d'or. Une porte a été livrée, la ville a été 
enlevée par surprise et les habitants au nombre de 
20.000 ont été massacrés sans distinction d'âge ou 
de sexe. 

Votre Excellence n'aura peut-être pas oublié 
les explications que je lui ai données dans mes 
rapports précédents sur la partie commerciale de 
cette affaire. 

C'est avec le concours et l'argent des autorités 
du Yûn-nân que l'expédition de M. Dupuis a été 
faite. Les métaux, qui devaient être préparés pour 
l'arrivée de M. Dupuis à cause des retards qu'il a 
éprouvés, ont été envoyés par d'autres voies; de 
sorte que la partie mercantile de l'entreprise n'a 
pas été aussi fructueuse qu'il était en droit de l'es- 
pérer. Mais les résultats politiques et commerciaux 
de l'ouverture de la nouvelle route sont immenses. 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 233 

Je ne saurais mieux faire pour en donner une idée 
à Votre Excellence que de lui citer ce qu'écrivait 
à ce sujet M. de Carné près des sources du Song- 
koï : 

« On n'a peut-être pas oublié que le désir de 
relier les provinces occidentales de la Chine à 
notre établissement de la Cochinchine fut un des 
motifs de l'expédition du Mékong. Cette commu- 
nication si ardemment désirée, par où devra s'é- 
couler une partie des richesses de la Chine occi- 
dentale, c'est du Song-koï et non du Mékong qu'il 
faut l'attendre. C'est là une vérité désormais hors 
de doute et qu'imposerait certainement à tous les 
esprits l'exploration complète du fleuve du Tong- 
kïn. 

« Il s'agit de rétablir le courant commercial qui 
existait autrefois entre les deux pays qui souffrent 
de l'interruption du trafic. Un protectorat garanti 
par la résidence à Hué d'un représentant du gou- 
verneur de la Cochinchine, on ne voit pas d'au- 
tre solution à l'impasse où nous acculerait une 
timidité sans excuse aussi bien que des scrupules 
par trop naïfs. Lorsqu'il s'agit de diriger vers une 
terre française les produits d'une vaste région qui 
comprend outre le Laos occidental quatre des plus 
riches provinces de la Chine, conviendrait-il de 
s'arrêter devant les susceptibilités d'un despote? » 

Ce qui précède est plus que jamais vrai, quant 
aux conséquences commerciales de l'ouverture de 



234 LES ORIGINES 

la vallée du Song-koï. Mais la connaissance que 
nous venons d'acquérir de la géographie et de la 
politique du Tong-kïn doit nous conduire à une 
conclusion différente, en ce qui concerne les moyens 
d'exécution. 

M. Dupuis est resté à Ha-noï et a envoyé à 
Hong-kong MM. Millot et d'Argence, qui son); 
après lui les chefs de l'expédition. Ces messieurs, 
qui sont en ce moment chez moi, à Canton, décla- 
rent que le Tong-kïn ne demande qu'une occasion 
pour secouer le joug de Tu-duc. 

Les mandarins annamites y sont abhorrés. Ce 
n'est pas 2.000 hommes et 4 avisos, comme le dit 
M. Sénez, mais un seul aviso, quelques-unes de 
ces petites canonnières qui sont désarmées à Sai- 
gon, et un bataillon d'infanterie de marine, qu'il 
faut envoyer à l'embouchure du Song-koï pour 
faire du Tong-kïn une colonie française. Six mille 
catholiques, que M gr Puginier se charge de trouver, 
dirigés par quelques instructeurs, suffiraient pour 
garder le pays contre les Annamites qui ne peuvent 
y pénétrer de Hué que par un seul passage de mon- 
tagne, facile à défendre avec une poignée d'hommes. 

Les deux rébellions ne seraient pas un obstacle. 
Hoang-tsong-yn, qui commande celle du Sud, a 
offert sa soumission au vice-roi de Canton qui l'a 
refusée. Il est en ce moment en négociations avec 
les autorités du Yûn-nân par l'intermédiaire de 
M. Dupuis pour entrer dans cette province. Les 



DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 235 

troupes du Kouang-si , entrées au Tong-kïn pour 
le combattre, sont rentrées à la fin de mai. 

Lieou-yun-fou, qui commande quelques cen- 
taines d'hommes mal armés à Lâo-kaï, serait faci- 
lement mis hors d'état de nuire par les autorités 
du Yûn-nân, qui comprennent toute l'importance 
de la nouvelle route commerciale et qui voient 
dans l'ouverture des nouvelles communications la 
richesse de leur pays, dont la population a été ré- 
duite de 15 à 5 millions par la rébellion musul- 
mane. 

Si, avec de si faibles ressources, il est possible 
d'assurer à la France une colonie de 15 millions 
d'habitants, dont 500.000 catholiques dévoués, ne 
mériterait-on pas le reproche de timidité, dont 
parle M. de Carné, si on s'obstine à ne rien faire? 

Du reste, les circonstances vont probablement 
imposer l'intervention française. 

La note sévère de l'amiral Dupré n'a produit 
qu'un second recensement des chrétiens et une 
recrudescence de mauvais traitements. 

Si les menaces de l'amiral restent sans effet, un 
grand nombre de chrétiens et peut-être même des 
missionnaires seront exposés aux plus grands 
dangers. 

Il ne s'agit point ici d'une expédition préparée 
à l'avance, mais d'un coup de main fait avec les 
seules ressources de la colonie et peut-être l'aide 
de la division navale, semblable à celui qui a dou- 



236 LES ORIGINES DE LA QUESTION DU TONG-KIN. 

blé, il y a quelques années, le nombre de nos pro- 
vinces de la basse Cochinchine. 

Les raisons ne manquent pas pour motiver l'ex- 
pédition; sans parler de nos anciens griefs, quoi 
de plus naturel que d'envoyer un navire de guerre 
et quelques hommes de débarquement pour prendre 
possession de la citadelle de Ha-noï comme ga- 
rantie de la sincérité des négociations pendantes à 
Saigon? Si les choses ne sont pas ce que M. Du- 
puis, ses amis et les évêques du Tong-kïn les 
représentent, l'occupation momentanée d'un point 
du littoral du Tong-kïn passera inaperçue. 

Que peut-on craindre, d'ailleurs, d'un pays que 
vingt-trois Français et quelques Malais et Chinois 
viennent de traverser impunément? 

Il suffirait d'un acquiescement tacite aux projets 
que pourra suggérer à l'amiral Dupré l'exposé 
des faits qui va lui être présenté. 

Si M. Dupuis ne trouve aucun appui à Saigon, 
comme il a mis dans cette affaire toute sa fortune, 
il est fort à craindre qu'à la dernière extrémité il 
ne s'adresse à des étrangers. 



Signé : Comte de Chappedelaine. 



TABLE DES MATIERES 



INTRODUCTION 

Pages. 

I. Je fais connaissance avec Jean Dupuis à Chang-hai. 
J'écris de Chang-hai au Ministère de l'Agriculture. — 
II. Nous partons avec l'expédition anglaise de Pamiral 
Hope. Sir Harry Parkes. Nankin , arrivée à Han-kéou. 

— III. L'amiral remonte jusqu'au lac Tong-ting, puis 
retourne à Han-kéou et de Han-kéou à Chang-hai. — 
Séjour à Han-kéou. — Notre désir de relier la Cochin- 
chine française aux provinces du sud-ouest ne fait 
que s'accroître. — Ma lettre au ministère de l'Agri- 
culture. — Je quitte Han-kéou en y laissant J. Dupuis. 

— IV. Ma lettre au ministre de l'Agriculture, datée 
de Pékin. — V. Mon voyage au Se-tchuen. — Je re- 
trouve Jean Dupuis à Han-kéou. — Mon retour à 
Paris. — Je vais à Ning-pô en qualité de consul. — 
Je revois encore Joan Dupuis. — Sa position pros- 
père XI 

CHAPITRE I 

I. De France en Chine ; Hong-kong, Chang-hai et Pékin. 

— II. Retour à Chang-hai et rencontre de M. Si- 
mon. L'escadre anglaise et la mission scientifique 
Sarel et Blakiston. — III. Notre voyage à Han-kéou. 1 



238 TABLE DES MATIERES. 



CHAPITRE II 



Pages. 



I. Premières relations d'affaires et de confiance avec 
les mandarins. — II. Mon itinéraire de Han-kéou au 
Yûn-nàn : mon secrétaire le mandarin Ouang et 
mon ami Ly. — III. De Han-kéou à Si-ngan-fou. — 
IV. Si-ngan-fou <J 

CHAPITRE III 

I. De Si-ngan au camp du maréchal Mo. — Le mau- 
solée de Ma-ouéi-po. État misérable du pays. — 
II. Du bassin du Fleuve Jaune à celui du Fleuve 
Bleu. Les Tien-chang ou Monts célestes. — III. Han- 
tchong-fou. De cette ville à la frontière du Se-tchuen. 

— IV. Le Se-tchuen. Delà frontière nordàTchong-kïn. 
Importance commerciale de cette province 31 

CHAPITRE IV 

I. De Tchong-kïn à Tchao-tong-fou par Suïe-tchéou-fou. 

— II. Chez les bandits mahométans. — III. De Ouïe- 
ning-tchéou à Yûn-nàn-sèn. Encore les bandits 49 

CHAPITRE V 

I. Arrivée à Yûn-nàn-sèn. Investissement de la ville. -*• 
II. Deux mots sur la rébellion musulmane. — Le ma- 
réchal Ma. — III. Les mandarins accueillent mon pro- 
jet. — IV. De Yûn-nàn-sèn à Han-kéou. Toujours les 
bandits 67 

CHAPITRE VI 

I et il. Voyage à Canton. Deuxième voyage au Yûn-nàn. 
Les premiers effets de la pacification. — III. Appro- 



TABLE DES MATIERES. 239 

Pages. 

bation des autorités du Yûn-nân en faveur de mon 
projet. Refus d'ajourner mon voyage. — IV. Du camp 
du maréchal Ma jusqu'au fleuve Rouge. Lào-kaï. — 
V. Pavillons Noirs et Pavillons Jaunes. — VI. Retour 
auprès du maréchal. — VII. Je rends compte de ma 
mission. Enthousiasme général. Négociations et re- 
tour à Han-kéou 81 

CHAPITRE VII 

I. A Paris : au Ministère de la Marine. — II. Instruc- 
tions du Ministre de la Marine au Gouverneur de la 
Cochinchine. — III. Passage à Saigon. Entente avec le 
général d'Arbaud. — IV. Flottille et personnel 105 

CHAPITRE VIII 

I. A bord du Bourayne. Le commandant Senez et Ly- 
tuong, le commissaire royal. — IL Rapport du com- 
mandant Senez au ministre de la Marine. — III. Dé- 
part du Bourayne. Entrevue avec Ly-tuong. Fourberie 
et dissimulation. — IV. De Haï-phong à Ha-noï. Pre- 
mière entrevue avec les mandarins. — V. Les « bri- 
gands de Saigon ». Intervention du général Tchèn. 
Départ pour le Yûn-nàn 117 

CHAPITRE IX 

I. De Ha-noï à Mang-hào et à Yûn-nân-sèn. — IL Offre 
de 10.000 hommes de troupes. Mon refus. Empres- 
sement pour l'exploitation des mines. Départ de Yûn- 
nàn-sèn pour le retour 145 

CHAPITRE X 

L De retour à Ha-noï. — IL Lettres du prince Hoang- 
ké-vien et du commissaire royal Ly. — III. Repré-